Retour sur... Die Meistersinger von Nürnberg - Munich - 16 Mai 2016

Avant de voir la nouvelle production de Bayreuth, petit souvenir de Munich

Die Meistersinger von Nürnberg

De Richard Wagner
Livret de Richard Wagner

Nouvelle production.

Première du 16 mai 2016, Bayerische staatsoper (Munich)




Direction musicale : Kirill Petrenko
Mise en scène : David Bösch
Décor: Patrick Bannwart
Costumes : Meentje Nielsen
Video : Falko Herold
Lumières :tMichael Bauer

Avec
Hans Sachs : Wolfgang Koch
Veit Pogner : Christof Fischesser
Kunz Vogelgesang : Kevin Conners
Konrad Nachtigall : Christian Rieger
Sixtus Beckmesser :Markus Eiche
Fritz Kothner : Eike Wilm Schulte
Balthasar Zorn : Ulrich Reß
Ulrich Eißlinger :Stefan Heibach
Augustin Moser :Thorsten Scharnke
Hermann Ortel :Friedemann Röhlig
Hans Schwarz : Peter Lobert
Hans Foltz : Christoph Stephinger
Walther von Stolzing : Jonas Kaufmann
David : Benjamin Bruns
Eva : Sara Jakubiak
Magdalene : Okka von der Damerau
Nachtwächter : Tareq Nazmi

Extra-Chor Extra Chor der Bayerischen Staatsoper
Bayerisches Staatsorchester
Chor der Bayerischen Staatsoper


Les Meistersingers de Nurnberg pour être réussi, demande un plateau vocal exceptionnel et nombreux, un orchestre et un chef capable de "lire" Wagner et singulièrement cette oeuvre, en symbiose avec les chanteurs. La partition est une et les voix sont des instruments parmi les autres tout en racontant une histoire, riche en réflexions sur l'art, les traditions et la création, l'orchestre doit être un et même plusieurs personnages à part entière, en dialogue avec ceux et celles qui, sur scène, vont nous faire vivre cette histoire.

A Munich pour cette Première très attendue, on était dans une sorte de perfection de toutes les secondes, rarement atteinte pour un opéra aussi complexe.

Dès le prélude (Vorspiel), que Jordan à Paris n'avait pas réussi à discipliner, donnant une sorte de bazar à la limite de cacophonie, Petrenko et l'orchestre de Bavière sont dans le tempo, dans les leitmotiv, dans la dentelle, chaque instrument, chaque thème s'entend (les thèmes un peu pompeux des Meister, la tradition, les thèmes lyriques de l'art et de la création avec son souffle de liberté de Sachs et de Walther etc), c'est réglé avec génie et sensibilité, la salle frémit déjà conquise quand le rideau noir (pas le rideau rouge habituel du BSO) se lève sur un décor assez désertique, palettes de bois éparses, camionnette de livraison de fûts de bière à droite, bric à brac avec tête de plâtre du Maitre à gauche.

Walther entre en scène, guitare en bandoulière, sac sur le dos. Le Walther campé magistralement par Jonas Kaufmann qui se moule littéralement dans le personnage, n'est pas une rock star comme je l'ai lue dans certains autres CR.



C'est plutôt un Routard, un vagabond qui parcourt du chemin, et qu'on imagine chantant sur les places pour se faire de l'argent, plus style "folkeux" d'ailleurs que pop music. Il croise la belle Eva, robe blanche, qui court, charmante et légère, qui perd son écharpe. Notre vagabond, jean sale, T-shirt décoré et blouson de cuir, la ramasse mais ne court pas après la belle. Il attend en souriant qu'elle revienne, cache l'écharpe dans son dos, se cache derrière le camion, voit passer la procession religieuse où elle a pris place (choeurs...), s'y glisse, gagne rang par rang pour la rejoindre ...
Dès le début le ton est donné : le coup de foudre entre Walther et Eva sera le fil rouge de l'histoire. Il aura envie de gagner le concours, malgré sa rébellion chevillée au corps, pour elle.

 La ville qui se révélera davantage dans le décor des actes 2 et 3, décor urbain, immeubles destroy aux murs lépreux et taggés, paraboles accrochées à des balcons sans balustrade, la ville a une tradition très forte (qui remonte au 16ème siècle comme l'annonce fièrement la banderoles du fond de scène) : un concours (entre celui des Meistersinger et celui de l'eurovision, beaucoup d'allusions assez drôles en cours de route.
L'échoppe de cordonnier de Sachs est un camion citroën très usé, en concordance avec le choix de montrer une ville qui a été riche et prospère et que la crise a détruit.

 Vous connaissez l'histoire (qui est très fidèlement respectée malgré la transposition d"époque) : Walther ne chante pas comme il faut, il devra apprendre pour gagner le concours et la main d'Eva, il refusera d'abord l'énorme savoir imposé (des tonnes de classeurs Ronéo posés dans les bras de Walther qui les envoie tous promener), puis être très mal noté durant son premier exercice et sa discussion très animée avec les Meistersinger (il est assis sur une chaise et reçoit des chocs électriques), pour finalement être "pris en charge" par le merveilleux Sachs.
 En colère, Walther va briser le buste du Maitre
 Le chahut de la fin de l'acte 2, est représentée par une révolte d'extrême droite dans laquelle Beckmesser sera blessé et sauvé par un Watlher omniprésent.

L'acte 3 montre un immense échafaudage de chaque côté d'une sorte de Ring, où Beckmesser puis Whalter vont s'essayer à gagner la couronne.
La direction d'acteur est permanente et précise. C'est autant une pièce de théâtre qu'un opéra, aucun des protagonistes ne démérite d'ailleurs dans cette performance très animée et sans temps mort où pas une seconde d'ennui ne se glisse jamais.

Les trois protagonistes principaux sont de très, très haut niveau :

Le Sachs de Wolfgang Koch tient la route brillamment depuis la première jusqu'à la dernière note, ligne de chant parfaite, expressivité à revendre, il domine son rôle, et pour avoir entendu il y a peu à Paris, Volle d'une part, Finley d'autre part (tous deux de grands Sachs) je pense que Koch leur est supérieur ne serait-ce que par la fraîcheur dont il fait preuve en permanence tant vocalement que scéniquement. Pétri d'humanité, amoureux de l'art, attiré dès sa première rencontre avec lui, par ce jeune chanteur rebelle, raillant Beckmesser, faisant la leçon à David, menant chacun à son destin, il enveloppe et domine toute l'action avec une autorité vocale impressionnante. Chapeau.

Le Walther de Jonas Kaufmann était très attendu : un retour à Wagner qui lui va si bien (après du Verdi, du Berlioz, du Puccini et bien d'autres choses), une prise de rôle en version scénique dix ans après un concert unique, une mise en scène qui repose en partie sur sa capacité à incarner le personnage rapidement charismatique et omniprésent du chanteur, une voix qui s'est beaucoup assombrie dans les graves et qui n'a pas forcément au démarrage le caractère juvénile parfois requis pour Walther, mais une voix qui s'allège incroyablement au fur et à mesure que son "chant" prend forme, une voix claironnante de beauté dans les aigus, une ligne de chant impeccable, une diction de "lied" avec un chant puissant qui parcours toute la salle sans le moindre problème et vous arrive dans l'oreille comme s'il chantait à côté de vous (nous étions au 20ème et dernier rang du parterre), du très grand Kaufmann, tellement à l'aise vocalement, qu'il se paye le luxe juste avant son air final, de nouer une cravate sur son T-Shirt (pour respecter les règles), de passer un veston, puis d'oter sa cravate, de la lancer à Eva, d'ôter sa veste, et on se dit "faudrait peut-être qu'il se concentre un peu" avant le final. Il est dans son personnage, aucune importance, son chant est parfait malgré toutes les acrobaties qui ont précédées.

Le Beckmesser de Markus Eiche est également excellemment bien chanté, très, très bien joué, il est drôle sans jamais être ni totalement ridicule, ni surtout outrageusement caricaturé. Le chanteur est bien de sa personne et il n'est pas déguisé. Il est souvent très émouvant dans sa suffisance, puis sa maladresse, puis son échec et la complicité très ancienne entre Kaufmann et lui, fait merveille dans leurs échanges, scéniques comme vocaux. Je l'avais déjà beaucoup apprécié sur cette même scène en Lescaut, il confirme de très grandes qualités de baryton dans plusieurs répertoires et une grande richesse dans sa palettes de couleurs et dans ses talents de comédien.

Jolie surprise aussi pour l’Eva de Sara Jakubiak, qui n'est pas l'oie blanche ou la jeune fille de bonne famille souvent décrite dans cet opéra, mais qui a du caractère, c'est elle qui conduit le scooter et emmène son chanteur et sa guitare à l'arrière, ils sont presque tout le temps sur scène, cachés au fond du camion, installés sur le toit en train de fumer ou de boire de la bière, leurs rapports sont lumineux, parfaitement accordés.

 La Magdalene de Okka Von der Damerau (une habituée de Munich comme Eiche) est également très réussie, très dynamique, même si leur couple avec le David de Benjamin Burns, à très belle voix et très beau jeu, mais un peu agé pour le rôle, est un peu éclipsé par celui formé par Eva et Walther.

Le Pogner de Fischesser fait également preuve d’un très beau talent comme d’ailleurs l’ensemble des Meistersinger.

Car si on est amené à insister sur les rôles principaux qui mènent le bal, il faut absolument saluer le formidable travail d’équipe qui fait de ces Meistersinger, une pièce de choix.

Le public a ovationné Petrenko à plusieurs reprises après l’ouverture et à la fin de chaque acte, et on reste un peu sans voix pour décrire sa capacité à diriger ce fabuleux orchestre comme un travail d’orfèvre : j’emploierai une image qui m’est venue à l’esprit pendant que je regardais et que j’écoutais : il semble pouvoir baisser le volume de l’orchestre ou de tel ou tel insrument au poil de seconde près comme on tournerai un bouton, pour le réamplifier tout aussi “magiquement” et établir le plus fabuleux dialogue qui soit avec ses chanteurs d’exception.

Le metteur en scène a été tout à la fois applaudi (beaucoup) et hué (un peu). Du classique.

Les principales ovations sont revenues au trio de tête, et au chef d’orchestre mais c’est l’ensemble du spectacle, de toute évidence, qui a conquis le public de Munich pour cette Première.


PS : En ce qui me concerne, j'ai revécu les fortes sensations de la Forza del destino en janvier 2014 au même endroit.
De visite à l'étage musique (fabuleux et immense) de Ludwig Beck j'ai d'ailleurs eu le plaisir de voir Harteros sur grand écran chanter divinement "pieta"...


PS: Trois jours à Munich : Tosca avec Sondra Radvanovsky d'abord, la comtesse Maritza de Kalman ensuite (merci Luc, on a pris du plaisir... un peu coupable mais bon, on a ri, j'y reviendrai), la double exposition recommandée également par Luc (passionnante) et ce Meistersinger... c'était ma minute de pub pour la capitale bavaroise.



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