Pelléas et Mélisande - Debussy - ONP Bastille - 19 Septembre 2017

Pelléas et Mélisande

Drame lyrique en 5 actes et 12 tableaux (1902)

Musique de Claude Debussy (1862-1918)

Poème de Maurice Maeterlinck

ONP Bastille- Reprise- Première, mardi 19 septembre 2017



Philippe Jordan : Direction musicale
Robert Wilson : Mise en scène et décors
Frida Parmeggiani : Costumes
Heinrich Brunke et Robert Wilson : Lumières
Holm Keller: Dramaturgie
Giuseppe Frigeni: Co-metteur en scène
Stephanie Engelin : Collaboration aux décors
José Luis Basso : Chef des Choeurs


Avec
Pelléas : Étienne Dupuis
Golaud : Luca Pisaroni
Arkel : FranzJosef Selig
Un médecin, le berger : Thomas Dear
Mélisande : Elena Tsallagova
Geneviève : Anna Larsson
Le petit Yniold : Jodie Devos

 

Pelléas et Mélisande, cette autre adaptation du mythe de Tristan et Yseut est d'abord à mon sens, un admirable poème de ce boxeur et poète Belge, défenseur de la francophonie alors qu'il vient des terres flamandes, très emblématique représentant du symbolisme, qu'est Maurice Maeterlinck.

Bien plus qu'un "livret" le texte de cet opéra, est déjà, seul, un véritable chef d'oeuvre : beauté de la langue, des situations, des idées, des suggestions, expression des amours impossibles de deux jeunes gens prisonniers des conventions et d'un vieillard cruel qui se perdra lui-même en voulant les détruire.

Forêt épaisse et sombre, soleil englouti, grotte mystérieuse, mer calme ou déchaînée, vagabonds sur le rivage, fontaine miraculeuse, anneau fatal, tour inaccessible, enfant grandi trop vite, vieillard dont la sagesse ne pourra rien contre le drame qui se noue, mari jaloux et jeunes gens romantiques, un enfant et ses jeux et ses moutons, deux enfants, la mort qui rode, les éléments du poème s'enchaînent pour écrire cette histoire, que Debussy a admirablement mis en musique dans une écriture lyrique unique et très éloignée de l'opéra traditionnel.



J’ai beaucoup écouté Pelléas et Mélisande quand j’étais enfant, un peu à la manière du Petit Prince ou de Piccolo, Saxo et Compagnie. Comme un disque (enfin plusieurs...) racontant une histoire mystérieuse qui laissait l’imagination vagabonder autout des étranges situations, de la peur, du froid, de l’obscurité, de l’eau, des noyades, des morts, des égratignures dont même un oiseau ne mourrait pas et qui achevait pourtant la belle Mélisande à la chevelure plus longue qu’elle.


La mise en scène de Robert Wilson a l’immense qualité de rendre la plus belle image qui soit à ce rêve éveillé. Et c’est sans doute pour ce Pelléas que le grand metteur en scène a le mieux réussi à traduire le caractère épuré de l’oeuvre tout en rendant justice à la violence des situations, uniquement au travers de fonds lumineux, et de quelques variantes oppressantes comme les parois de la grotte ou le noir qui entourent les personnages. Un petite lumière qui tremblote pour évoquer la vie ne tenant qu’à un fil de Mélisande, trois petites marches qui montent de manière dérisoire vers le ciel pour les pas de Pelléas cherchant à rejoindre Mélisande perchée dans sa tour avec les mêmes trois petites marches qui descendent, autant de symboles forts d’une recherche théâtrale où tout est dans la gestuelle des personnages, un peu comme les acteurs du théâtre japonais “Nô” (“représentation subtile des émotions humaines...”).
 


Musique, paroles, théâtre sont parfaitement unis et l’immense ovation qui a accueilli Bob Wilson venu saluer lors de cette Première, vient couronner une mise en scène parfaitement adéquate à l’oeuvre, qui en facilite l’accès, et représente une des plus belles choses qu’ait produit l’opéra Bastille depuis des décennies.

Bob Wilson est manifestement venu redonner vie à son oeuvre à l’occasion de cette reprise avec, pour partie, de nouveaux interprètes, ce qui est tout à son honneur, et s’est révélé très efficace, nos chanteurs épousant parfaitement la chorégraphie imposée à leurs rôles et se révélant parfaitement à l’aise pour incarner leurs personnages malgré la difficulté évidente : il faut se mouvoir sur scène un peu à la façon d’un lent ballet, toujours en mesure et pratiquer ce “parlando” très spécifique à Debussy tout en réservant des moments de chants “forte” et en dialoguant avec un orchestre capable, lui aussi, de produire pas mal de décibels.

Deux jolies surprises d’abord dans la distribution : le Pelléas du baryton Canadien Étienne Dupuis et Le petit Yniold de la jeune soprano Jodie Devos.


Dupuis a une voix superbe, très bien projetée, claire et sonore, qui passe sans problème l’orchestre même quand Jordan se laisse un peu aller. Il incarne un Pelléas mystérieux et très jeune, innocent et amoureux, victime du destin qui lui est promis dès le début, mourir jeune. C’est l’un des grands atouts de cette reprise, le Pelléas de la séance que j’avais vue en 2015 était l’excellent Stéphane Degout, dont, hélas, la voix n’est pas calibrée pour Bastille. Là, c’était parfait. Excellente osmose dans la gestuelle comme dans l’écho des voix et des dialogues entre lui et l’incontournable Mélisande d’Elena Tsallagova, qu’on ne se lasse pas d’entendre dans ce rôle (trois fois déjà dont une dans une mise en scène différente, à Munich), qui symbolise si bien la petite fille si fragile et si délicate, fille de l’eau et des bois sombres, éternelle fiancée trahie des opéras, qu’on finit par ne plus en imaginer d’autre. La voix est toujours aussi pure et lumineuse, elle non plus n’a aucun problème dans le grand vaisseau de la Bastille et la sonorité de son timbre est telle qu’elle domine largement le plateau.

Julie Devos est un Yniold impressionnant (e) : jolie voix “d’enfant”, juvénile et innocente, prise dans le jeu mortel des adultes, elle étonne par la justesse de son incarnation et émeut lors de son dernier jeu avec les moutons.



L’Arkel de FranzJosef Selig est également un familier de la mise en scène.Je l’avais déjà apprécié il y a deux ans, il confirme son adéquation au rôle du sage vieillard et toute l’émotion qui se dégage de son “Si j’étais dieu, j’aurais pitié du coeur des hommes” est magnifiquement transmise à la salle qui retient son souflle devant le drame qui se noue.

Légère déception par contre pour les deux autres rôles : celui de Luca Pisaroni en Golaud d’abord dont j’attendais beaucoup, ayant énormément apprécié son Leporello à Bastille dans la mise en scène d’Haneke notamment. Curieusement, son timbre dans le médium, ne passe pas toujours la rampe et reste confiné sur la scène ce qui conduit à une inégale sonorité gênantes dans les moments dramatiques et notamment quand il clame sa colère. Il campe un Golaud très sombre et très blessé, souvent effrayant, avec conviction mais ce qui m’a paru être des difficultés vocales, m’ont un peu gâché sa prestation.

La Geneviève d’ Anna Larsson a également ce type de difficulté avec un timbre que j’ai entendu glorieux dans d’autres prestations et qui, là, ne sort pas très bien et est également un peu décevant.

C’est également la seule dont la diction n’est pas toujours compréhensible alors qu’il faut saluer bien bas, l’impeccable diction de tous les autres qui évite d’avoir besoin regarder les surtitres.

J’ai trouvé Philippe Jordan en pleine forme, dirigeant l’orchestre avec talent et subtilité, non sans couvrir parfois légèrement les chanteurs dans un excès d’enthousiasme, mais globalement servant magnifiquement la musique (difficile) de Debussy.



Au final une superbe soirée que je vous recommande chaudement.



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Etienne Dupuis, baryton




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