Lumineux et intense, le beau récital de Kaelig Boché et Jeanne Vallée au musée d'Orsay

Récital Kaelig Boché/Jeanne Vallée


 

« Concert Lunchtime » du mardi 19 octobre 2021 – 12h30

Musée d'Orsay. Auditorium niveau -2

 

Kaëlig Boché, ténor

Jeanne Vallée, piano

 

Organisé au bel auditorium du Musée d’Orsay sous l’égide l’Académie Orsay-Royaumont dont les deux artistes sont membres, ce concert nous a comblés. Pour proposer un récital piano aussi bien construit qu’interprété, il faut déjà réunir plusieurs qualités : une grande connaissance musicale pour choisir des mélodies et « songs » en deux langues mais trois parties, chacune faisant sens et référence, une technique à toute épreuve puiqu’il s’agit de se servir de sa voix d’opéra tout en la pliant à une atmosphère censément plus intime mais qui peut tout autant devenir quasi-héroique ou profondément lyrique, et déjà une expérience de l’exercice, chaque « chant » formant un tout petit tout et croquant une historiette poétique et musicale. Ce n’est un air qui s’inscrit dans un vaste opéra. C’est un air « sans avant ni après ». Et comme les grands interprètes de récitals piano, Kaelig Boché ne triche pas. Il ne glisse pas d’airs d’opéras au milieu de ses chants, il nous offre une dizaine de ces miniatures qui sont un pan entier de l’art lyrique et qui forment, en tant que tels, toute une dimension de son intérêt.

L’interprète -et Kaelig Boché en est un assurément – doit donc en trois minutes, rarement davantage, surtout hors cycle, nous faire partager les sentiments qui ont conduit poète et compositeur à construire de tels joyaux. C’est du grand art, anobli depuis longtemps dans le monde germanique, plus rare et souvent moins pur dans le monde francophone mais qui, quand il est aimé et respecté, force l’admiration. Rien d’ostentatoire, rien d’hyper connu, beaucoup de modestie et beaucoup d’émerveillement et de découverte.

Trois parties donc pour ce ténor, ou plutôt ce couple ténor/piano car Jeanne Vallée est très présente dans ce qui toujours un peu plus que de l’accompagnement, presque l’habillement d’une voix nue, une première avec des chants français diversement célèbres, une deuxième avec de magnifiques « songs » dans la langue de Shakespeare, et une troisième bretonne sans être spécialement bretonnante, juste un hommage superbe au pays qui a vu naitres les deux artistes. Le timbre est lumineux, la diction parfaite, la musicalité impressionnante et l’ensemble audacieux.

En commençant par la Chanson du Petit cheval, Kaelig Boché prend des risques car la mélodie est difficile, rythmée, heurtée et necessite d’entrée de jeu une interprétation riche et précise. Mais il a raison car, il nous convainc aussitôt d’une qualité incontournable : il donne du sens à ce qu’il chante, il nous conduit dans son histoire, il accompagne nos émotions, se précipite sur « Petit cheval, n'arrive pas jusqu'à sa porte ! / Un glas lointain à mon oreille a retenti/Retournons-nous, pour fuir ce glas ! et fait mourir sa voix sur le derniers vers « Ma mie ! ma mie ! ma mie est morte ! ». D’entrée de jeu il montre une bonne partie de l’étendue de son talent, sa formidable projection qui remplit l’auditorium, sa belle diction, son sens du rythme et surtout de l’expressivité. 

Dans cette première partie de mélodies françaises, la colonne vertébrale sera ce triptyque de Poulenc, en commençant par le beau poème sensuel de Paul Eluard « Nous avons fait la nuit », regard énamouré de l’amant sur le corps de sa belle, d’une délicatesse dont Kaelig rend tous les contours avec merveille. « Montparnasse », cette fois sur un poème d’Apollinaire, est un petit récit d’atmosphère parisienne, croqué en quelques mots bien sentis que nous fait partager à nouveau Kaelig Boché avec cette insolence qui sied à sa jeunesse et qu’il peut se permettre, son instrument se pliant à toute sorte de variations d’intensité et de volumes. Beaux piani, forte impressionnants, crescendo et diminuendo très bien tenus. Et c’est ce coup de poing qu’est « Bleuet » qui nous frappe à nouveau par sa verve et l’émotion qu’il dégage. Cet hommage au jeune soldat qui va mourir « Tu as vu la mort en face plus de cent fois/ tu ne sais pas ce que c'est que la vie » est poignant et nous touche profondément. Le timbre tout à la fois juvénile et déjà très corsé de Kaelig Boché fait merveille tout comme le piano précis et virtuose de Jeanne Vallée.

L’aisance du jeune ténor dans la prosodie et le style des « songs » britanniques qu’il a judicieusement choisis, lui ouvre là aussi des chemins fantastiques et plus rarement explorés. On saluera son interprétation du magnifique « sleep » d’Ivor Gurney et de l’un des « Shakespeare song » les plus souvents repris « Come Away Death » mis en musique par Roger Quilter, deux pièces dont j’avais déjà eu l’occasion de parler à propos du récent récital de Stanislas de Barbeyrac à l’Athénée. Belle référence pour notre jeune ténor, qui chante précisément Tamino à Macon en ce moment, l’un des rôles fétiches de son ainé.

Sa faculté de plier sa voix et même sa gestuelle sur scène, à ce style très particulier du « Song » britannique, est assez impressionnante d’ailleurs, tout comme sa maitrise de la langue et de sa prosodie. Il nous annonce participer à la « master class » des chefs d’orchestre de Mikko Franck au Conservatoire de Paris, avec la Sérénade pour cor, ténor et cordes de Benjamin Britten. Et c’est tout naturellement que l’on le voit capable d’y faire face sans difficulté. (1)

Le récital se termine par quelques chants issus de sa Bretagne natale. Mon coup de cœur ira directement au dernier opus, « la mauvaise prière » de Louis Aubert, célèbre chanson « marine » du répertoire de Damia, que Kaelig Boché interprète avec ferveur, avec rage, avec passion, prenant des accents dramatiques impressionnants, se plaçant bien loin d’une image purement lyrique et lisse de « jeune homme bien sous tous rapports ». Et son « Menez-le au sein des tempêtes/Brisez-le contre les rochers/Courbez sous le joug des tempêtes/L'orgueil de ses hauts mâts couchés » que chante la belle abandonnée par son matelot parti en mer, nous remplit de frissons.

Et c’est sans se faire prier après de chaleureux applaudissements que nos deux jeunes artistes qui ont mené, ensemble, de manière admirable, ce très beau récital, nous propose en « bis » l’exact opposé du dernier Lied dramatique, le très drôle et très enlevé « Petit garçon trop bien portant » de Poulenc, le ténor au mieux de sa forme, n’hésitant pas à simuler l’éternuement, à nous faire rire et sourire par son style enlevé et authentique.

Ce n’est pas tous les jours que l’on croise sur sa route un jeune artiste aussi talentueux, presque surprenant n’hésitons pas à le dire, par sa maitrise de la scène et de l’exercice du Lied. Mais quand c’est le cas, c’est un plaisir qu’on renouvellera aussitôt que possible.

Kaelig Boché et Jeanne Vallée proposeront ce récital à nouveau le 30 octobre prochain à Wigmore Hall à Londres. On leur souhaite bonne chance !

 


(1)  Pour y participer le 29 octobre voir ici : https://www.conservatoiredeparis.fr/fr/saison-20212022/concert-de-la-classe-de-direction-dorchestre-avec-mikko-franck-0

 

Programme du récital :


Déodat de Séverac, Chanson pour le petit cheval 

 

Reynaldo Hahn, L’Enamourée 

 

Francis Poulenc, 

Nous avons fait la nuit, FP 86, no 9 ; 

Montparnasse, FP 127, no 1 ; 

Bleuet, FP 102 

 

Henri Duparc, Chanson triste 

 

Ivor Gurney, 

In Flanders ; 

Sleep 

 

Roger Quilter, 

Come Away Death, op. 6, no 1 ; 

Now Sleeps the Crimson Petal, op. 3, no 2 

 

Paul Le Flem, 

Mandoline ; 

Soleil couchant 

 

Guy Ropartz, La Mer 

 

Louis Aubert, 

Tendresse ; 

La Mauvaise Prière.

 

 

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