La Damnation de Faust - Hector Berlioz - PROMS Londres - Août 2017

La Damnation de Faust

Hector Berlioz

Direction musicale : Sir John Eliot Gardiner
Orchestre Révolutionnaire et Romantique

En direct des « Proms », Londres, Royal Albert Hall.
Séance du 8 Août 2017

Avec
Michael Spyres (tenor), Faust
Ann Hallenberg (mezzo-soprano), Marguerite
Laurent Naouri (bass-baritone), Méphistophélès
Ashley Riches (bass-baritone), Brander


C’est à Berlioz justement que l’orchestre de John Eliot Gardiner doit son beau nom d’orchestre Révolutionnaire et Romantique.



C’est ainsi que le chef britannique considérait avec respect, admiration et amour, Hector Berlioz, compositeur Français. Il est à son tour considéré comme le "maitre des maitres Berlioziens".
C’est Sir Colin Davis qui, en enregistrant une intégrale des oeuvres de Berlioz, a donné le goût de ce compositeur rebelle et fantasque au jeune Gardiner qui joue à l'époque dans l'orchestre et chante parfois certains des rôles de ténors.
Berlioz n’est guère rentré dans un moule de son vivant et a connu l’échec, notamment en France.
Avec un sens de l’orchestration révolutionnaire, il invente des nouvelles formes comme la «symphonie dramatique » avec son Roméo et Juliette ou à programme comme sa « Fantastique ».
S’il a composé des opéra comme le Benvenuto Cellini que nous pourrons bientôt voir à l’opéra de Paris (dans une mise en scène de Terry Gillian des Monthy Python) avec John Osborn dans le rôle-titre, il a aussi écrit des formes hybrides qu’il a nommé « légendes dramatiques » comme cette fameuse « Damnation de Faust » qu’on peut considérer comme à mi-chemin entre l’opéra et l’oratorio et qui supporte très bien une forme concertante (mieux en tout cas qu’une mise en scène boursouflée comme celle de l’opéra de Paris il y a deux ans, qui gâchait partiellement la découverte épurée, nécessaire, de l’oeuvre qui finalement se suffit presque à elle-même.)


Gardiner aime donc Berlioz et cela s’entend. Il considère que le compositeur Français natif de La Côte-Saint-André a révolutionné le genre musical orchestral et/lyrique en donnant aux symphonies du drame, de l’émotion, le fil d’un récit et aux opéras une puissance de partie orchestrale qui lui est propre.
C’est dire si le plus Berliozien des chefs d’orchestre est à son aise dans cette Damnation comme il le fut dans la mémorable direction de la symphonie fantastique au festival Berlioz en 2015.
Cette Damnation a d’ailleurs déjà été donnée à ce festival et l’est à nouveau en cette fin d’été.
Pour combler encore davantage le mélomane amoureux de Berlioz, John Eliot Gardiner a formé son orchestre avec des instruments d’époque. C’est ce qui donne cette sonorité très spéciale, où les “attaques” des cordes sont moins nettes mais où l’ensemble a cette douceur et ce romantisme exacerbé qui convient parfaitement à une composition où les musiciens solistes ont leur place, comme les choeurs, les chanteurs solistes et l’orchestre dans sa formation complète. Chacun a son ou ses morceaux de bravoure avant d’accompagner les autres en quelques sorte.
Il ne faut pas diriger Berlioz comme on dirige Wagner ou Beethoven.
L’orchestre doit rester un acteur parmi d’autres et laisser les voix s’exprimer dans tout leur lyrisme sans qu’elles aient besoin à aucun moment de “forcer”.
C’est dire si Gardiner s’attache à tous les détails en défendant cette superbe conception, particulièrement réussie, proche de la perfection dans cette performance des PROMS.
Il s’entoure donc d’un plateau vocal qu’il fait travailler à sa manière et qui est, lui aussi, formidablement adéquat à l’oeuvre, homogène et brillant.
Les quatre solistes sont tout autant fantastiques seuls, que dans les ensembles, les duos, les dialogues avec les choeurs, l’orchestre.
Chaque note, chaque effet, chaque échange semble se détacher sans une once de décalage temporel ou tonal. Tout le monde ralentit en même temps, baisse le volume en même temps, monte en long crescendo, bref, tous les effets sont en place et cette oeuvre que j’ai entendue des dizaines de fois, parait presque nouvelle, en tous cas renouvelée.

On peut réécouter des dizaines de fois en boucle la douceur du ballet des sylfes qui berce le rêve de Faust et  son réveil soudain “Margarita” suivi du dialogue vigoureux entre Faust et Mefistofeles puis Le contraste musical est si saisissant, surtout avec l’accompagnement en pizzicati des violons et les choeurs qui scandent alors leur air martial (choeur des soldats), qu’on mesure à quel point le génie d’un compositeur peut être plus ou moins mis en valeur par un chef et des artistes.
L’entente entre Gardiner, ses musiciens et son choeur (Monteverdi) est évidemment parfaite et pour les avoir déjà entendus dans pas mal d’oeuvre, je ne peux que vous recommander de ne pas les rater quand ils passent par Paris (ce qui arrive régulièrement à la Philharmonie).

Mais Gardiner choisit aussi très bien ses solistes lyriques : les quatre chanteurs sont des interprètes de grand luxe, voix superbes, lyrisme à fleur de peau, prononciation du Français parfait.
Ah la partie 3 avec sa scène XIII qui commence par un dialogue Marguerite-Faust
Ah!
Ange adoré
Dont la céleste image ...
puis un duo
... Avant de te connaître, illuminait mon cœur !
Enfin je t’aperçois, et du jaloux nuage
Qui te cachait encor ton amour est vainqueur.
 puis un trio avec Mefistofele (scène XIV) rejoint insensiblement par le Choeur.
Dans la course à l’âbime, le duo Faust-Mefistofele jouant avec l’orchestre est sans doute une des plus belles interprétations que j’ai entendu de cette partition, on entend le galop du cheval, la précipitation des deux compères, la peur de Faust ponctuée par les “hop, hop” de Mefistofeles. Vraiment génial.



Michael Spyres (que décidément je ne quitte plus...) est un Faust de rêve, particulèrement adéquat au rôle de tous les points de vue. Le ténor américain possède une très belle voix lyrique (qu’il ne faut surtout pas qu’il force en se lançant dans des rôles comme Don José ou Hoffman...), qui a beaucoup de profondeur et d’harmoniques sur toute la tessiture, les graves (et il descend bas...), le medium et les aigus et suraigus qu’il donne à pleine voix sans aucune difficulté. L’orchestre de Gardiner lui convient parfaitement comme celui de Rousset pour son Mitridate en juin à Londre où il avait également excellé. La partition de Faust n’est pas facile, elle nécessite de “tenir la note” dans de longs passages lyriques où le ténor est seul (parmi les plus beaux airs de l’opéra dont le fameux hymne à la nature) mais d’avoir aussi en réserve des suraigus assez casse-cou (contre-ré et contre-mi) que Spyres réussit sans être obligé de les détimbrer. Et c’est tout simplement magnifique. Son interprétation n’est pas sans rappeler celle du jeune Kaufmann au début des années 2000, il en a en partie le style (des notes filées en descrescendo sur les aigus, très contrôlées) et sans doute aussi, la manière de chanter le Français, avec un très léger soupçon d’accent, à peine perceptible, une façon de scander la phrase en la comprenant, une dicton et une prononciation des paroles parfaitement compréhensibles du début à la fin. Il a en plus pour lui, un ambitus très impressionnant qui le met parfaitement à l’aise avec les acrobaties de la partition.


Mais Laurent Naouri (que je vois beaucoup aussi ces derniers temps pour mon plus grand plaisir) n’est pas en reste. Belle voix, parfaite maitrise, interprétation par l’expressivité de son chant (du grand art) du machiavélisme de Mefisto, prononciation et diction en phase totale avec son partenaire. Leurs duos sont millimétré, même sans mise en scène on les devine évoluer jouant au chat et à la souris l’un avec l’autre.
Son timbre de baryton plutot clair se marie parfaitement avec celui de Spyres et je dois dire que toutes ses prestations m’enchantent ces derniers temps.

Découverte pour la mezzo soprano Suédoise Ann Hallenberg que je n’avais entendue jusque là qu’occasionnellement. Là aussi la voix est fraîche, lyrique, très régulière, très émouvante, le Français est impeccable et son “Roi de Thulé” vous arracherait des larmes. Et son “D’amour l’ardente flamme” est bien la belle romance que Berlioz avait écrite suivie par les tambours et trompettes et le choeur des soldats sans que les effets ne soient trop appuyés, toujours dans le respect de chaque partie de cette oeuvre complexe.

Bel ensemble pour finir avec le Brander de Ashley Riches, qui n’a qu’un air important (la “chanson de Brander”) mais le négocie parfaitement bien, en respectant toujours cette qualité et cette richesse propre aux oeuvres que Gardiner dirige.

Les choeurs et choeurs d’enfants qui sont des personnages à eux tous seuls sont également étonnants de précisions, de sens des nuances, de beauté du chant et de clarté de la diction.
C’est rare finalement de réunir autant de talents mais l’oeuvre le méritait.
N’hésitez pas à la réécouter.


Rediffusion par la BBC
http://www.bbc.co.uk/programmes/b0902tv0

L’ensemble de l’équipe a donné la même performance au festival Berlioz le 30 Août au soir. Il y aura peut-être à nouveau des rediffusions.

Le livret de la “Damnation de Faust”.




PROMS 2017- PROMS 2017- PROMS 2017

Deux autres oeuvres ont attiré mon attention aux PROMS

Une version concert de La Khovanchtchina (Modeste Moussorgsky) donnée aux PROMS 2017, que je trouve très bonne et qui est disponible à la réécoute encore quelques jours.
D’une part c’est là aussi, très très bien dirigé et la partition avec ses mélanges d’accents dramatiques et de musique folklorique Russe est parfaitement mise en valeur. D’autre part nous avons là une collections de ténors (dont Christopher Ventris, excellent heldenténor, qui fut un Tannhauser de référence à Bastille dans la mise en scène de Carsen) et de basses (dont le fabuleux Ante Jerkunica découvert depuis peu mais dont je ne me lasse pas). Mes seules réserves concernent Elena Maximova dont je n’aime pas beaucoup le timbre mais qui fait preuve d’un investissement réelle dans son rôle. Tout ce petit monde se débrouille fort bien en Russe ce qui ne gâche rien...

Sous la direction de Semyon Bychkov.

Avec
Ivan Khovansky ..... Ante Jerkunica (bass)
Andrey Khovansky ..... Christopher Ventris (tenor)
Golitsin .....Vsevolod Grivnov (tenor)
Marfa ..... Elena Maximova (mezzo-soprano)
Dosifey ..... Ain Anger (bass)
Shaklovity ..... Georg Gagnidze (bass)
Susanna ..... Jennifer Rhys-Davies (soprano)
Scribe ..... Norbert Ernst (tenor)
Emma ..... Anush Hovhannisyan (soprano)
Kuzka ..... Colin Judson (tenor)
BBC Singers
Slovak Philharmonic Choir
Cardinal Vaughan Memorial School Schola Cantorum
Choeurs des Tiffin Boys'
Paul Weigold (asst.chef d'orchestre)
BBC Symphony Orchestra


Diffusion dimanche soir à 20h par France Musique également.


Et les "Gurrelieder" d’ Arnold Schönberg

Si vous ne connaissez pas, lancez-vous, c’est une oeuvre “classique” de Schoenberg, facile d’accès et un oratorio très riche musicalement. Malheureusement le plateau vocal est un peu en dessous des prodiges dont j’ai parlé au dessus. Mais l’enregistrement vaut le déplacement quand même.

Avec le London Symphony Orchestra
Les Choeurs : City of Birmingham Symphony Orchestra Chorus, Orféo Català et  London Symphony
Direction musicale: Simon Rattle (qui prend la tête du London Symphony orchestra et quitte le Berliner Philarmoniker mais nous offre encore une tournée ce Week-end à la Philharmonie dont je reparlerai).
Solistes:
Eva-Maria Westbroek, Sopran;
Karen Cargill, Mezzosopran;
Peter Hoare, Simon O'Neill, Tenor;
Christopher Purves, Bariton;
Thomas Quasthoff, Récitant

Retransmis sur BR Klassik
https://www.br-klassik.de/programm/radio/ausstrahlung-1128518.html


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