Kein Licht - Philippe Manoury - Opéra Comique- 18 Octobre 2017

Kein Licht, 2011, 2012, 2017

de Philippe Manoury

Première à l'Opéra Comique, 18 octobre 2017

Thinkspiel de Philippe Manoury et Nicolas Stemann

pour acteurs, chanteurs, musiciens et musique électronique en temps réel
d'après le texte d'Elfriede Jelinek

Julien Leroy, Direction musicale
Nicolas Stemann, Mise en scène
Katrin Nottrodt, Décors
Marysol del Castillo, Costumes
Rainer Caspar, Eclairages
Claudia Lehmann, Vidéo
Thomas Goepfer, Réalisation et informatique musicale
Benjamin von Blomberg, Dramaturgie

Sarah Maria Sun, Soprano
Olivia Vermeulen, mezzo-soprano
Christina Daletska, contralto
Lionel Peintre, baryton
Carolin Peters, Niels Bormann, comédiens

L’électronique de la production a été réalisée dans les studios de l’IRCAM.

Choeur du Théâtre National Croate de Zagreb (quatuor vocal)
Karina Lapreye, dresseuse de la chienne Cheeky
United instruments of Lucilin

Kein Licht est une commande de l'Opéra Comique. La création mondiale a eu lieu le 25 août 2017 dans le cadre de la Ruhrtriennale (Allemagne). Création française le 22 septembre 2017 à l'ONR. Reprise à l’Opéra Comique à partir du 18 octobre.




J'ai beaucoup aimé cette oeuvre multiforme, protéiforme même, qui fait appel à nos sens en permanence, multiplie les références politiques, géographiques, culturelles dans un joyeux melting pot tout en donnant à penser et à réfléchir aux relations de l'Homme avec la technologie et à sa responsabilité à l'égard de la planète. Jamais didactique pour autant, jamais grandiloquent ou manichéen, visuellement généreux, acoustiquement étourdissant, c'est à découvrir pour les curieux des oeuvres hybrides contemporaines.

Je vous renvoie à l'excellent compte-rendu fait par Pierre Benveniste sur le forum ODB après que cette représentation a été donnée à l'ONR (Opéra national du Rhin). La distribution est la même et je ne reprends pas ses éloges concernant les acteurs, les chanteurs et les musiciens, que je partage sans réserve.



J'ajouterai seulement quelques remarques personnelles :
L'auteur Philippe Manoury, est dans la salle et aux manettes, derrière la table de régie (Thomas Goepfer), intervenant pour présenter notamment les trois parties de l'oeuvre. 

Son travail de mélange de sons "live" et de musique électronique, "partition jouée par une machine et qui ne s'arrêtera que lorsque l'énergie qui l'alimente aura disparu", de musique plus classique (qui évoque Strauss ou Wagner) ou contemporaine (les styles se succèdent, c'est souvent dissonant et atonal) jouée directement sur scène par un petit orchestre assez fabuleux (ensemble de seize musiciens dirigés par Julien Leroy), de voix humaines qui là aussi, vont être soit lyriques "classique", soit lyriques "contemporaines" et atonales, soit sous forme de cris, de récits, de récitations même, d'onomatopées diverses, soit de voix d'animal puisque un fantastique petit chien dressé commence le spectacle par un long hurlement à la mort puis poursuit par des petits cris apeurés en mesure et revient plusieurs fois au cours du déroulé de l'opéra. Bref, un joyeux mélange très bien maitrisé...



Le texte est riche et complexe : on le doit à Elfriede Jelinek, Prix Nobel de littérature 2014, qui aime les “mots-étendards” et le flux de paroles dont émergent les thèmes principaux sans qu’aucun personnage ne soit strictement défini. Le texte peut d’ailleurs évoluer en fonction de l’actualité et la dernière partie qui fustige violemment la politique anti-écolo de Trump (évoquant nettement en ce qui le concerne le célèbre docteur Folamour de Kubrick) est là pour le montrer.



L'interaction avec les spectateurs dans la petite salle de l'OC est très efficace : on est plusieurs fois au milieu de l'opéra et de ses éléments déchainés surtout lors de la scène que décrit Pierre dans son compte-rendu, représentant l'emballement du coeur du réacteur et la réaction en chaine.

Une foultitude de détails sarcastiques se succèdent, lecture facile premier degré, mais qui donne une sensation agréable de réflexion perpétuelle et contradictoire sur les thèmes soulevés par l'oeuvre : débat sur le nucléaire (atomisation totale) versus le charbon (réchauffement climatique), l'Allemagne (et son représentant avec son T-shirt constellé des étoiles du drapeau européen et ses euros "allemands" pleins la bouche) et la France (le pays de l'amour et de l'atome), l'explosion du réacteur de la centrale avec déversement impressionnant de l'eau qui sort de son bassin de refroidissement avec les "héros" occupés à se prendre en selfie sur cet événement, la disparition de l'électricité et le désespoir de ne même plus avoir la "lampe" de l'Iphone etc etc) et puis le départ des deux cosmonautes à l’issue de deux heures trente sans temps mort, abandonnant la terre dévastée et devenue inhabitable.


Bref un spectacle qui se dévore sans ennui et laisse une forte impression longtemps après sa fin. Un spectacle qui a la puissance d’un opéra malgré son appellation de “thinkspiel”, néologisme sur lequel Manoury s’est à plusieurs reprises expliqué : il s’agit d’un dérivé du “Singspiel” allemand (“joué-chanté”) qui signifie littéralement “pensé-joué”.


Un opéra “lanceur d’alerte” en quelque sorte....


Les petits plus du blog :

-       L’opéra est retransmis sur Arte concert depuis le 21 octobre, on peut doncle voir par ce lien



La fabrique de “Kein Licht” : pour approfondir, des documents sur la genèse de l'oeuvre, le traitement de la musique, des sons, des voix, du livret, des décors etc.






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