Le Prophète - Meyerbeer - Deutsche Oper de Berlin – 3 décembre 2017


Le Prophète
Giacomo Meyerbeer 
1849


Livret d'Eugène Scribe et Émile Deschamps

Direction musicale : Enrique Mazzola
Mise en scène : Olivier Py
Décors, costumes : Pierre-André Weitz
Lumières : Bertrand Killy
Chef de chœur : Jeremy Bines
Chœur d’enfants : Christian Lindhorst
Dramaturgie : Jörg Königsdorf, Katharina Duda

Jean de Leyde : Gregory Kunde
Fidès : Clémentine Margaine
Berthe : Elena Tsallagova
Zacharie : Derek Welton
Jonas : Andrew Dickinson
Mathisen : Noel Bouley
Le Comte Oberthal : Seth Carico

Et avec : Sandra Hamaoui, Davia Bouley, Ya-Chung Huang, Taras Berezhansky, Jörg Schörner, Dean Murphy, Byung Gil Kim

Chœur du Deutsche Oper Berlin
Chœur d’enfants du Deutsche Oper Berlin
Orchestre du Deutsche Oper Berlin
Danseurs du Deutsche Oper Berlin

Deutsche Oper de Berlin – séance du 3 décembre 2017.




Le Prophète est un grand opéra en cinq actes de Giacomo Meyerbeer sur un livret d'Eugène Scribe et Émile Deschamps comme son précédent grand opéra les Huguenots.
L’histoire, tirée d’une oeuvre de Volaire, raconte la vie de Jean de Leyde, simple aubergiste à Munster, qui, parce qu’il ressemble à une image du roi David, va devenir le “Prophète” d’une sorte de secte protestante fanatique, les anabaptistes. Sous leur joug, la ville sera littéralement terrorisée avec travaux forcés pour la population, tortures diverses et exécutions arbitraires.

L’injustice et la cruauté règnent dès le début de l’oeuvre de Meyerbeer, puisque la jeune Berthe amoureuse du jeune Jean, croise, en compagnie de la mère de Jean, Fidès, le comte d’Oberthal à qui elle demande l’autorisation de se marier et qui décide de se la garder pour lui par la force.
Quant à Jean l’aubergiste, il est troublé par un rêve récurrent où il règne, les trois anabaptistes déjà l’affût de leur proie, essayent de le convaincre d’accomplir son destin de fils de dieu sur terre, quand il voit sa fiancée Berthe, qui a pris la fuite mais qu’Oberthal retrouve prestement. Il menace alors Jean de tuer sa mère Fidès si celui ci ne lui laisse pas Berthe.
On comprend que face à ces adversités, et les injustices que subit le peuple, Jean devenu le Prophète n’ait aucun mal à fanatiser les masses...

Et il faudra encore beaucoup de péripéties politiques, amoureuses et guerrières pour que le dénouement tragique voit Berthe, réalisant que le cruel Prophète et son cher Jean ne font qu’un, se poignarde (O spectre...) non sans avoir mis le feu à la salle où Jean et sa mère vont trouver la mort dans le brasier.

Donc du lourd sur le plan de l’histoire, cinq actes et 4heures trente de musique, pour un opéra assez rare ces dernières années et qui promettait beaucoup avec cette nouvelle production d’Oliver Py à Berlin, au Deutsche Oper.



Je suis globalement très satisfaite de ce Prophète. Olivier Py nous propose un très intelligente mise en scène  qui permet d'entrer facilement dans une histoire touffue quand on ne connait pas l'opéra (ou très peu comme moi) avant, illustration en phase avec le livret (transposée temporellement mais ce n'est pas plus mal), esthétique à la Bilal très réussie au travers des décors de  Pierre-André Weitz en dominante des toutes les nuances de gris avec des touches rouge vif. On y retrouve bien sûr les tics de Py (les torses nus des jeunes gens dans les ballets), mais sans excès et on se réjouit surtout d'une très belle et très précise direction d'acteurs.

L'ensemble permet de passer agréablement les quelques "tunnels" d'une oeuvre inégale sur le plan musical avec des passages un peu pompiers et d'autres absolument magnifiques voire innovateurs sur le plan de l'orchestration et des duos, ensemble, et choeurs.

La transposition temporelle a l’énorme avantage  de montrer le caractère très moderne des thèmes traités par Meyerbeer. Car enfin, rien de ce qui est décrit dans cet opéra, ne parait anachronique aujourd'hui (hélas) et surtout pas les crimes commis au nom du fanatisme religieux dont Py respecte totalement l'origine historique traitée, puisqu'il s'agit bien du christianisme.
Tout cela reste très esthétisant.

Ainsi a-t-on un très beau ballet moderne -bon évidemment si on attend des tutus on est refait- mais sachant que Py est à la manoeuvre d'une part, que, d'autre part, le Prophète est un opéra plein de bruit, de fureur, de fanatisme, de tortures qui comprend des viols, des crimes, des emprisonnements et j'en passe, ce ballet dans un décor hexagonal en carrousel, est assez admirable dans la beauté de sa chorégraphie et globalement, évoque cette violence plutôt que de la montrer de manière crue.

D'une manière générale, la violence montrée par la mise en scène de Py est plutôt inférieure à celle dont il est question dans le livret. Quand la foule chante "du sang, du sang" point d'hémoglobine, des scènes de violences dansées et mimées assez élégamment au contraire. Du grand Py pour moi.

Les décors sont assez impressionnants avec l'habituel carrousel cher à Olivier Py qui va jusqu'à l'hexagone à l'acte 3. Très très beau, globalement.

Chrétien profondément croyant et homosexuel hyper sensible à l'oppression, Py démontre, à mon avis, son talent d'illustrateur.


Bel orchestre également comme la veille au même endroit, pour Tannhaüser, direction efficace de Enrique Mazzola (le chef aux lunettes cerclées de rouge), cuivres dans les hauteurs de chaque côté de la fosse pour l'intro du 5ème acte, très bel effet acoustique, solos de harpes et de hautbois sublimes, choeurs, comme hier aussi, très très bons sauf pour la diction. "A Génoux, à Génoux!" bon ça choque les oreilles d'un francophone....

Belle distribution globale de tous les rôles principaux mais les garçons ont une bien meilleure diction que les filles.
Le ténor américain qui chante mieux le français que beaucoup de chanteurs Français, Gregory Kunde est un beau et bon prophète qui tient le rôle d'un bout à l'autre sans faiblir, plus crédible dans la partie "Jean, l'aubergiste" avec son chien et ses braves amis que "Le prophète, fils de dieu" mais ce n'est pas très grave. Ténor atypique issu du Bel canto, il en garde une voix un peu légère pour le rôle, ce qui ne veut pas dire qu’on ne l’entend pas, bien au contraire. Cela signifie juste qu’on attend souvent un timbre plus corsée et une voix aux harmoniques plus riches dans un tel rôle mais sa prestation est impeccable de bout en bout, aigus en mode Forte compris. Une légère déception pourrait venir de sa trop grande prudence (qu’on peut comprendre vu le rôle) qui donne l’impression qu’il n’atteint volontairement pas ses limites, n’habille donc pas totalement un rôle d’halluciné. Un chant un peu trop sage donc qui ne crée pas beaucoup d’émotion dans le public (réécoutez Gedda à l'occasion en CD, Osborn pour les ténors actuels est également plus adéquat au rôle).



Clémentine Margaine (Fidès) a une voix superbe, la plus impressionnante de la soirée et la plus en phase avec le type de musique, large et opulente, avec des vocalises splendides et une force de caractère qui fait de cette “mère” un personnage bien campé. Mais elle a une fâcheuse tendance à sortir une fausse note au milieu d'un bel arpège et c'est désagréable.

J'aime beaucoup Elena Tsallagova que j'ai entendue plusieurs fois en Mélisande à Paris et à Munich et une fois en Sophie à Paris et qui se lance dans un rôle plus difficile, où elle est sans doute encore un peu jeunette mais elle m'a impressionnée par sa vaillance et la clarté de sa voix, ses belles vocalises, ses aigus claironnants et l'élégance de son jeu.




Les trois sinistres Anabaptistes, le Zacharie de Derek Welton, le Jonas d’Andrew Dickinson (le plus impressionnant) et le Mathisen de Noel Bouley sont très bien en général (quelques petits ratés très secondaires). Leurs “ensembles” sont bien rodés et très en phase, leur présence rendue très obsessionnelle par la mise en scène de Py qui les place au centre comme trois vautours guettant la chute de leurs proies, est magnifiquement rendue. On ressent une grande complicité entre les chanteurs.

Seth Carico campe aussi un “bon” comte d’Oberthal, allure machiavélique et méchanceté suitante, qui avec hauteur se fait vêtir et cirer les bottes sur un piédestal en buvant son café, au début du premier acte, image reprise à l’ultime minute de l’oeuvre avec un effet saisissant. Le chant est nuancé et racé, quelques défauts de registres par moment lui aussi.



La mise en scène de Py s'est fait huer à la fin du ballet (alors qu'elle permet par son originalité de passer ce long moment musicalement assez ch...), puis au tomber du rideau, en l'absence de l'intéressé... ce qui m’a paru relever du réflexe de Pavlov qu’on connait bien aussi à Paris plutot que d’un jugement réfléchi sur une mise en scène de grande qualité.

Je pense à l'oreille que c'est Margaine qui a remporté le pompon aux applaudissements mais je ne suis pas sûre...Et j'ai pensé plusieurs fois à Marilyn Horne (voir les enregistrements proposés ci dessous).
Bref, une belle soirée de plus à Berlin



Le petit plus du blog
Le prophète : l'avant scène opéra et deux enregistrements de référence





Turin 1970, Marylin Horne


Future sortie à ne pas rater, annoncée pour le 2 mars 2018






Domingo, Baltsa, 1998


Gedda



Gedda, Horne, Rinaldi


Gedda, Horne


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