Le château de barbe-bleue / La voix humaine - Béla Bartók / Francis Poulenc - Opéra Garnier - 4 avril 2018


Le château de Barbe-Bleue / La Voix humaine 



Le Château de Barbe-Bleue
Opéra en un acte (1918)
de Béla Bartók
Livret de Béla Balazs

Le Duc Barbe-Bleue John Relyea
Judith Ekaterina Gubanova


La Voix humaine
Tragédie lyrique en un acte (1959)
de Francis Poulenc
Livret de Jean Cocteau

Elle Barbara Hannigan
Lui (rôle muet) Claude Bardouil

Direction musicale : Ingo Metzmacher

Mise en scène Krzysztof Warlikowski


J'avais vu la Première en octobre 2015 à l'opéra Garnier. C'était l'une des belles productions de la saison, la première de Stéphane Lissner et l'ensemble des artistes, y compris le metteur en scène, une fois n'est pas coutume, avaient été ovationnés pour l'occasion. Pourtant associer ces deux courts opéras, sans entracte, était un pari risqué. Musicalement ces deux oeuvres diffèrent par bien des aspects : l'opéra de Bartok est très expressionniste et le tableau de la prise de pouvoir de Barbe Bleue est peint à grands traits avec violence, tandis que celui de Poulenc-Cocteau se décline sur un mode plutôt impressionniste voire intimiste par petites touches d'une douceur désespérée.
Se rajoute la différence fondamentale de la langue, puisque le premier est en hongrois, langue aux multiples consonnes heurtées qui se marient à la musique de Bartok pour rajouter à l'angoisse des découvertes sinistres de Judith, tandis que la langue française de Cocteau au contraire, contient plus de miel que de fiel. Alors ? Alors pour ceux qui en doutaient, Krystof Warlikowski sait se montrer absolument génial quand il est inspiré et c'était visiblement le cas pour ce double opéra.
Il ne tourne pas autour du pot et décide non sans audace, de "filer" sa mise en scène d'une oeuvre sur l'autre. Avec un talent qui nous bluffe littéralement. Je n'avais jamais vu une telle osmose entre deux spectacles différents se succédant même lorsque le metteur en scène garde le décor ou certains accessoires ou symboles d'une mise en scène sur l'autre. 



Là il est délibérément choisi de ne créer aucune rupture entre les deux oeuvres : "Elle" entre sur la scène du Château de BB lors des dernières mesures. L'orchestre joue Poulenc derrière Bartok sans reprendre son souffle. Judith est enfermée derrière la septième porte tandis que sur l'écran du fond de scène, un extrait cinématographique de la Belle et la Bête de Cocteau est projeté. C'est Cocteau et c'est aussi une histoire de fascination/répulsion/domination. On change d'univers avec une subtile suggestion...
Un rideau de fer à facettes brillantes multiples s'abaisse derrière "Elle" quand elle commence à chanter. Nous avons changé d'opéra sans nous en apercevoir ou presque. Très bel effet.
Et c'est à cet instant que le choix d'avoir couplé ces deux opéras m'est apparu le plus évident : les deux racontent une histoire de relations entre un homme et une femme, de domination, de fascination-répulsion, d'imaginaire et de mort. Judicieux.


Mais pour que ça marche, il fallait le talent de Warlikowski (et du décorateur, des effets spéciaux, des lumières etc), qui a volontairement forcé le trait pour faire de l'histoire d'une rupture au téléphone (La voix humaine), un morbide récit ambigu où l'on s'interroge tout du long pour savoir si elle a tué son amant et met en scène une imaginaire conversation téléphonique avec un fantôme né des barbituriques qu'elle a ingurgité, ou si elle imagine son amant mort assassiné par elle, parce qu'il lui annonce qu'il rompt avec elle.
Je ne développe pas davantage pour laisser à chacun le soin de découvrir le parti pris de Warlikowski mais l'effet sur le public a été assez magistral.



Dès le début on est séduit par ses choix. Durant le prologue du château de Barbe-Bleue, un magicien apparait (le futur BB) avec son assistante (la future "elle" de la Voix humaine). Il réalise des tours : sa partenaire s'élève dans les airs, une colombe sort de son foulard puis un petit lapin blanc de son chapeau tandis qu'il commence à chanter en présentant le "conte" de Barbe Bleue.
Sorti, sortilège,
Où donc le cacherais-je ?
Eut-il lieu dehors ou dedans ?
Ce vieux récit, qui le comprend,
Seigneurs et gentes dames ?

Ce conte, c'est le nôtre,
Le mien comme le vôtre.
D'où qu'il vienne, il nous émerveille.
Ouvrons bien grandes nos oreilles,
Seigneurs et gentes dames.

Pendant tout ce récit (lapins, colombes, femme qui s'élève dans les airs) nous voyons notre propre reflet projeté dans le fond de la scène : le parterre et les loges de Garnier.
Puis le premier rang du parterre s'éclaire et un faisceau lumineux se projette sur Ekatérina Gubanova, Judith, robe verte et chevelure rousse, conquérante et fière, qui se lève pour rejoindre Barbe Bleue sur la scène.
Le renversement progressif de situations est très bien souligné par la magie des sept portes qui sont autant de grandes vitrines abritant les secrets de BB : du sang de ses crimes, à ses armes ensanglantées, en passant par les bijoux de ses richesses, l'immensité de son territoire, la beauté de ses jardins et... ses femmes.
BB sur la défensive au début, cédant aux exigences de Judith va de manière très convaincante retourner la situation pour finir par subjuguer et vaincre sa nouvelle femme, celle de la nuit, à jamais prisonnière.


Ce n'est pas la trouvaille du siècle mais c'est bien conduit et efficace.
Il y a beaucoup de symboles dans l'ensemble de cette mise en scène notamment un enfant omniprésent, double enfantin de BB, regardant son château et sa puissance dans une boule qu'il agite en permanence. Les "sept portes" sont de grandes cages de plexiglas qui glissent sur la scène pour s'emboiter au fur et à mesure de la livraison des clefs par Barbe Bleue à Judith, de plus en plus exigeante, de plus en plus fascinée, de plus en plus prise au piège...
Magnifique Ekatérina Gubanova qui a décidément, non seulement une voix superbe qui domine sans peine l'orchestre, mais aussi un jeu intelligent, racé et convainquant. Cette mezzo soprano russe m'a toujours plu dans tous les rôles où je l'ai vue : elle était une excellente Adalgisa aux côtés de Radvanovsky dans le très beau Norma mis en scène par Jurgen Rose à Munich, une Fricka étonnante et très séduisante au festival de Baden Baden en 2016 puis à Munich encore dans la Walkure retransmise en janvier dernier, mais aussi une très bonne Eboli dans Don carlos à Bastille (un peu injustement éclipsée par Elina Garança ...). En Judith, elle est largement supérieure à mon avis, à Nina Stemme entendue il y a quelques semaines à la Philharmonie de Paris dans une version concert très belle par ailleurs. Elle se glisse dans le rôle avec force et conviction et comme elle domine totalement la partition, c'est un vrai plaisir de la voir aux prises avec le pervers Barbe Bleue.
John Relyea, quant à lui, tient là un de ses rôles fétiches qu'il incarne avec la sinistre conviction de son bon droit cruel et inflexible. Il ne cède aux désirs de Judith que pour la conduire en enfer inéluctablement. Son royaume, sa folie, son pouvoir démesuré, tout sera à son service quand elle sera elle-même vaincue. Le chant est vigoureux et beau, l'acteur est terriblement "vrai" dans son jeu, ogre et amoureux. Le sang tache tout, des armes aux fleurs qui garnissent si joliment une cage de verre. Le final est grandiose et l'entente entre les deux uniques chanteurs de cet opéra "pas de deux" est parfaite. Du très grand Bartok.
Quant à la Voix Humaine dans ce parti pris où "elle" arrive revolver à la main tandis que la plainte d'un chien se fait entendre, devient un monologue poignant et violent à son tour.



Il faut tout le talent de Barbara Hannigan, qui explose littéralement sur scène, en femme trompée, bafouée, malheureuse, qui fait semblant de ne pas l'être, qui se roule par terre, se vautre sur le divan, magnifique actrice, superbe chanteuse qui vous projette les aigus dont je rêve toujours, sans effort, avec classe et beauté, avec diminuendi à la commande en fin de phrase... Fantastique et unique.

En 2015 j'avais salué la fabuleuse direction d'orchestre de Esa-Pekka Salonen qui confirmeait pour moi, son rôle de premier plan au Panthéon des chefs capables de vous transformer un orchestre.

Ingo Metzmacher que j'avais déjà remarqué à la direction de la reprise de Capriccio à Garnier, toujours en 2015, marche résolument dans les mêmes traces. Sa direction est subtile, précise, musicalement très intelligente, chaque instrument, chaque mesure, chaque note, chaque inflexion s'entend, les dialogues avec le plateau vocal se font au cordeau, bref, il y du génie chez ce chef. Je suis d'autant plus ravie de savoir qu'il dirigera l'an prochain à Bastille, Lady Macbeth de Mzensk, l'opéra de Chostakovitch, sûre qu'il en rendra tous les contrastes et toutes les couleurs avec bonheur....Notons qu'il sera encore une fois associé à Warlikowski.

N'hésitez pas à découvrir ou redécouvrir ces deux oeuvres, et, peut-être à vous réconcilier avec l'un des enfants terribles des mises en scène modernes, qui signe là une très belle oeuvre.






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