Mârouf, savetier du Caire - Henri Rabaud - Opéra-Comique - 25/04/2018


Mârouf, savetier du Caire

de Henri Rabaud


Livret de Lucien Népoty d'après la traduction française des contes des Mille et Une Nuits par Joseph-Charles Mardrus

Créé le 15 mai 1914 à l’Opéra-Comique

Mârouf :  Jean-Sébastien Bou
La Princesse Saamcheddine : Vannina Santoni
Le Sultan : Jean Teitgen
Le Vizir : Franck Leguérinel
Ali Lionel :  Peintre
Fattoumah :  Aurélia Legay
Le Fellah : Valerio Contaldo
Ahmad :  Luc Bertin-Hugault
Le Chef des marins/ Un ânier/ 1. Muezzin/ 1. Homme de police Yu Shao

Chef d'orchestre : Marc Minkowski, avec l'orchestre  et les choeurs de l'opéra de Bordeaux
Metteur en scène :  Jérôme Deschamps
Décors  : Olivia Fercioni
Costumes  : Vanessa Sannino
Lumières : Marie-Christine Soma
Chorégraphie : Peeping Tom

Séance du 25 avril 2018 – Opéra Comique.

Étrange titre pour un opéra à découvrir, tant il est riche sur le plan musical, original et largement « supérieur » en intérêt à un livret amusant mais assez pauvre et à une histoire plaisante mais encombrée de nombreux clichés dont le moindre n’est pas une vision très réactionnaire de la femme, laquelle oscille entre le personnage de la harpie et celui de la soumise. Heureusement, l’amour triomphera et avec lui, la personnalité réelle de la belle Princesse qui n’a ni froid aux yeux, ni trop de préjugés…


Ce très bel opéra a été beaucoup joué jusqu’en 1950, date où il tombe dans l’oubli pendant 25 ans. C’est surtout l’Opéra-Comique qui le remet au goût du jour en 2013 grâce à Jérôme Deschamps qui créée une mise en scène visuellement magnifique (et magique), parfaitement adaptée à la petite scène de la salle Favart. C’est cette mise en scène qui est reprise en avril 2018, après l’opéra de Bordeaux.
Décors, costumes, postures des chanteurs magnifiquement dirigés dans leur jeu d’acteurs, tout évoque les contes de mille et une nuit de notre enfance. Entre déguisements d’une fête de fin d’année à l’école et découpages cartonnés stylisés représentants les 5 lieux de l’action correspondant aux 5 actes de l’opéra, on nage dans le bonheur d’une réminiscence de jeunesse extrêmement jubilatoire et on se prend à avoir à nouveau 6 ans et à écouter ces formidables récits de l’orient extrême.
Mais c’est  la composition musicale que j’ai trouvée vraiment passionnante ; j'ai pensé tour à tour à Debussy celui de Pelléas et Mélisande bien sûr (dans l’écriture musicale des dialogues) mais aussi celui de la "Mer", pendant le récit de sa traversée et de son naufrage par Mârouf (que Minkowski dirige magnifiquement d'ailleurs, c'est un moment fort de l'opéra). Puis l’opéra m’a rappelé Ravel à la fin de l'acte 3 on entend presque le boléro mais aussi à Rimsky-Korsakov pour les incrustations orientalistes (Shéhérazade) et parfois Puccini (incursions dans les lointaines contrées évoquées par des airs exotiques du style de ceux de  Turandot et de Madame Butterfly).
Cette richesse de la composition est littéralement éblouissante lors de l’ouverture et des deux premiers actes. C’est presque une synthèse de la musique du début 20ème car, avec une seconde ou une troisième écoute, je suis certaine de découvrir beaucoup d’autres similitudes qui révèlent des relations étroites entre compositeurs et des influences réciproques fructueuses.



Henri Rabaud a d’abord été influence par Wagner et Franck mais cette œuvre, la plus célèbre, trahit d’autres « sources » d’inspiration et l’on regrette beaucoup que sa carrière n’ait pas permis qu’il produise beaucoup d’autres œuvres car dès la première écoute, en ce qui me concerne, on est « accroché «  par son style.
Précisons immédiatement que la direction très colorée et très soutenue de Marc Minkowski à la tête de « son » orchestre de l’opéra de Bordeaux, fait merveille au service de ce répertoire chatoyant et jubilatoire même si les deux derniers actes font preuve de moins d’imagination dans les nouveautés musicales.
Les danses sont également de très haut niveau, fluidité parfaite, véritables ballets modernes en phase avec l'opéra.

Le plateau vocal est dominé par l’incroyable performance de Jean-Sébastien Bou dans le rôle-titre. Depuis que j’ai découvert ce baryton français dans le fameux « Claude », opéra contemporain de Thierry Escaich et Robert Badinter, je n’ai cessé de l’apprécier dans tous les rôles où je l’ai entendu depuis depuis Pelléas jusqu’à Don Giovanni en passant par son Raimbaud dans le Comte Ory en début de saison dans cette même salle Favart. Il campe si bien ce rôle (qu’il a créé dans la production Deschamps en 2013) qu’on peine à imaginer Mârouf sous les traits d’un autre chanteur d’opéra. Bou vit intensément ses personnages et leur donne une épaisseur touchante et naturelle. Son Mârouf, qui n’a pas beaucoup de chance, accepte son destin à chaque fois qu’il bifurque dans la mauvaise ou la bonne direction avec beaucoup de philosophie et de sagesse et non sans humour. Car le livret malgré ses faiblesses, offre de bien jolies répliques au milieu de banalités, qui font mouche comme cette histoire de miel des abeilles ou de canne à sucre, de femme « calamiteuse », de menaces pittoresques, de clins d’œil et de jeux de mots, où les paroles dansent parfaitement avec la musique, surtout quand elles sont chantées par des artistes dont la diction est impeccable. Bou en est. Tout comme il se montre à chaque fois un acteur exceptionnel. Mais sa voix est elle aussi magnifique dans la salle de Favart, la bonne taille pour que son instrument se déploie sans forcer et avec toute la beauté d’un timbre clair et sonore, capable de Forte impressionnants tout comme de pianos fort jolis.

La basse Jean Teitgen est le deuxième grand interprète de cet opéra : la voix est grave, timbre rond, notes basses assumées avec insolences mais « aigus » tout aussi beaux dans une grande régularité sur toute la tessiture, il a en plus, cette bonhomie qui sied au rôle et cette manière de fondre devant sa fille qui nous fait fondre à notre tour. Un très grand interprète.



Dans la série « voix qui sonnent bien et juste », j’ai été très impressionnée également par le Le Fellah de Valerio Contaldo. Le rôle n’est pas facile en ce qu’il exige du ténor des acrobaties vocales peu confortables et Contaldo donne l’impression d’une promenade de santé, régularité du timbre fort beau lui aussi, incarnation du personnage qui devient le « geni » parfaite. Rôle court mais vocalement intense.
La Princesse Saamcheddine de Vannina Santoni est délicieuse, toute en beauté et en espiéglerie, très bien campée par la soprano et globalement bien chantée. On regrettera une impression persistante tout au long de la représentation, d’une voix un peu forcée, craintive sur ses aigus et manquant de legato. Mais Santoni est jeune et très prometteuse ne serait-ce que par cet engagement résolu sur scène qui rend totalement crédible son personnage.
Très bel Ahmad de Luc Bertin-Hugault (comme toujours avec ce baryton qu’on entend toujours dans des rôles trop courts hélas…).
J’ai davantage de réserves pour les trois autres personnages que sont : Le Vizir de Franck Leguérinel (voix qui ne sonne pas toujours très bien et parait usée), l’Ali de Lionel Peintre (même remarque) et la Fattoumah d’Aurélia Legay (que j’ai trouvée trop « criée »). Ce qui ne retire rien à leurs talents d’acteurs sur scène.

Il faut se dépêcher d’aller voir cette œuvre rare et originale qui met de bonne humeur en plus d’aiguiser la curiosité musicale….







En plus... 

Bande annonce de 2013



Extraits des danses

Un opéra contemporain exceptionnel avec Jean-Sébastien Bou.



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