Cyrille Dubois à l'Elephant Paname : quel beau récital !

Récital Cyrille Dubois 

avec Tristan Raës - piano
L'instant lyrique, Elephant Paname de Paris.
Mardi 19 novembre 2019

Article publié par Hélène Adam sur le site ODB

Un programme audacieux pour ce premier "Instant Lyrique" du jeune ténor français Cyrille Dubois où on le retrouvera notamment dans certains des Lieder de Liszt qu'il vient d'enregistrer dans un beau CD consacré à ce compositeur , quelques délicieux "Fauré" également, mais aussi des airs d'opéra tirés du répertoire du Bel canto. Il vient d'être Nadir à l'opéra Royal de Wallonie et sera prochainement Fortunio à l'Opéra Comique.

En très grande forme vocale, Cyrille Dubois a su intelligemment montrer l’étendue de son répertoire et son talent à adapter style, voix et même diction, aux différents opus proposés ce soir sous le dôme de l’Elephant Paname pour ce 45ème Instant lyrique. Pour la première fois, le récital, désormais sous l’égide de France Musique, sera retransmis par la radio.
Nous commençons la soirée dans l’intimité de la poésie de Verlaine mise en musique par Gabriel Fauré : le ténor sait moduler sa voix en gardant cette délicieuse confidentialité des soirées de salon, tout en exprimant avec force si nécessaire, les sentiments amoureux contrastés des poèmes d’un Verlaine souvent tourmenté. Les « r » ne sont pas roulés, la diction est d’un naturel total tout en étant soignée et distinguée, c’est tout l’art du Lied pour lequel depuis des années déjà, Cyrille Dubois montre un évident art qu’il sait nous faire partager. Les mots dansent, s’envolent, s’entremêlent avec bonheur. Et l’on est en extase quand le ténor nous murmure à l’oreille « Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête/Et que je dorme un peu puisque vous reposez» (Green) avant de terminer par un poème des «fêtes galantes », le célèbre « A Clymène » où la musique des vers et des rimes s’enroule littéralement sur la composition de Fauré et, bien sûr, pour le repos des sens, par « C’est extase », ce délicieux opus tiré, lui, des « Romances sans parole ». "Cette âme qui se lamente/En cette plainte dormante"

Après ce premier cycle de poésies, Cyrille Dubois, divinement accompagné par son pianiste et ami Tristan Raës, nous propose des extraits de son excellent enregistrement consacré aux Lieder de Liszt. Sa maitrise de la prosodie poétique allemande, est impressionnante. Il sait jouer sur les doubles-consonnes, les « t », les « d », les « ts », qui rythment les vers en langue germanique. J’ai été particulièrement impressionnée par la richesse de son interprétation du « Schwebe schwebe blaues Augen » (sur un poème de Dingelstedt), assez difficile à négocier et dont il nous restitue admirablement les contrastes. Mais d'une manière générale, à l'instar de son très bel enregistrement, il est évident que le ténor français aime le Lied allemand et sait nous le faire aimer. Un bel exploit qu'il faut saluer, ce fut l'un des plus beaux moments de la soirée.

Cyrille Dubois ne se ménage guère de pause entre ses airs et, si ce n’était le temps des applaudissements et celui où Tristan cherche parfois sa partition de piano, il enchainerait quasiment sans temps mort. Il faut s'incliner sans réserve devant tant de souffle en réserve et tant d'énergie sur scène.

Après la poésie, l’opéra : l’artiste change de style, de diction, de voix pour les deux célèbres arias de Donizetti qu’il négocie fort bien notamment celui de l’Elisir d’amore, qu’il chante à sa manière, finalement assez extériorisée et recherchant davantage l’expressivité que la suavité parfois un peu convenu de ce « tube ». 
Un très impressionnant « Nel furor delle tempeste … » du Pirata de Bellini, le montre d’une aisance confondante dans tous les suraigus meurtriers de la partition, tout en restant maitre de l’ensemble des nuances et des contrastes qu’il donne avec talent et précision. Savoir allier technique et expressivité, est déjà, la marque des grands et ce soir Cyrille Dubois nous a franchement impressionnés en ce sens.
Il termine dans une sorte d’éblouissant tourbillon de virtuosité, vocalises, trilles, aigus meurtrier, à peu près sans sortie de route (même si parfois il semble à la limite, il ne la franchit jamais), enchainant les airs de belcanto de Rossini avec une insolence sidérante, sans presque reprendre son souffle entre deux mais suivi sans problème par le discret mais efficace pianiste.
Cette complicité fait d'ailleurs merveille : Tristan Raës connait "son" chanteur et sa virtuosité lui permet de lui "répondre" en écho avec une ligne mélodique parfaitement en phase.
Deux « bis » nous sont offerts avant que Cyrille Dubois n’aille dédicacer son merveilleux CD : d’abord le mélancolique « Quand je dors », poème de Victor Hugo mis en musique par Franz Liszt puis le très excitant « Ah mes amis » de la Fille du Régiment de Donizetti où Cyrille se fait plaisir, nous ravit, et enchaine ses contre-notes comme il enfilerait des perles. 
Une magnifique réussite qui accompagne un enregistrement de référence et un jeune ténor qui confirme son impressionnant talent.

Hélène Adam pour le site ODB.


Programme :
Gabriel Fauré (1845-1924)
(sur des poèmes de Paul Verlaine) 
Mandoline
En sourdine
Green
A Clymène
C'est l'extase

Franz Liszt (1811-1846)
O Lieb
Bist du
Schwebe schwebe blaues Augen
Der Fisherknabe 

Gaetano Donizetti (1797-1848)
Lucia di Lamermoor
«Tombe degli avi miei .. » 

L'elisir d'amore
« Una furtiva lagrima … »

Vincenzo Bellini (1801-1835)
Il Pirata 
« Nel furor delle tempeste … »

Gioachino Rossini (1792-1868)
Il Barbiere di Siviglia 
« Ecco Ridente … »

La scala di seta 
« Vedro qual sommo incanto … »

La Cenerentola
« Si ritrovarla »

Il Turco in Italia 
« Tu seconda il mio disegno … »

"Bis"
- Quand je dors, poème de Victor Hugo mis en musique par Franz Liszt
- A mes amis, aria de Tonio dans la Fille du Régiment, de Donizetti.

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