Emiliano Gonzalez Toro prête sa voix et son talent à Francesco Rasi pour un "Soleil Noir" de toute beauté.

A la recherche du premier ténor : un "Soleil noir" sombre, envoûtant et fascinant


Après l'énorme succès de son CD "Orfeo", Emiliano Gonzalez Toro sort ces jours-ci, "Soleil Noir", CD consacré au ténor Francesco Rasi (1574-1621) qui était, comme souvent à cette époque bénie de la naissance de l'opéra, tout à la fois chanteur, compositeur, poète, et joueur de luth. Il fut successivement l'interprète d'Euridice de Jacopo Peri (1600 à Florence) et de l'Orfeo de Monteverdi (1607 à Mantoue).

Ce projet dont il est déjà très largement question dans l'entretien qu'il avait accordé au site ODB (voir ci dessous) aurait dû aboutir en avril 2020 mais la pandémie a bloqué bien des réalisations. 

Mais le voilà enfin !

Ce magnifique opus a été enregistré en 2019 et aurait dû être publié avant le CD "Orfeo", présentant de fait les oeuvres du premier ténor au monde, créateur de l'Orfeo de Monteverdi. Le détail et les multiples facettes de Francesco Rasi musicien de génie, innovateur et prolixe, devaient venir avant l'oeuvre complète, l'un des tout premiers opéras. J'avais d'ailleurs assisté avec enchantement à un concert reprenant tous les titres de ce CD à Quimper (voir ci dessous).

Et c'est ainsi qu'il faut écouter et comprendre les intentions du ténor Emiliano Gonzalez Toro, passionné du Seicento italien et qui nous donne à entendre ces pièces, sorte de récital souvent simplement accompagnées d’un continuo avec le théorbe délicat de Thomas Dunford (qui nous offre aussi un petit improvizzo) la harpe de Flora Papadopoulos ou la viole de gambe de Louise Pierrard, ses complices habituels du groupe I gemelli.

L'ouvrage qu'on écoute avec recueillement, émotion et passion, puise ses sources à l'origine de l'opéra, et explore une série de pièces que Francesco Rasi composa et chanta (et publia fort heureusement, pour la postérité). Il s'accompagnait lui même de sa "chitarrone". Nous sommes dans l'intime, dans la canzonetta, avec son phrasé délicat, sa musicalité déjà très riche, sa mélancolie, les nuances infinies de la voix humaine explorées et exploitées déjà avec le sens de la petite histoire, du récit, dans une tessiture presque baritonnale où le médium est le point d'appui et où la beauté de l'exercice s'appuie sur la mélodie parfois vocalisée, mais sans recherche "d'effets" spectaculaires.

On se laisse particulièrement envoûter par tout ce que ce poète, musicien et mauvais garçon, composa lui-même, tant ces airs évoquent et préparent le Lied ou la chanson lyrique avec une modernité stupéfiante.

Emiliano Gonzalez Toro s'identifie totalement (le temps d'un enregistrement !) à Francesco Rasi et lui "prête" son timbre chaud et riche en harmonies, solide dans le médium et le grave tout particulièrement sollicités par ces partitions, excellant dans ce style qui demande une sorte d'approche en clair-obscur non sans véhémence dans les moments les plus   élégiaques comme le "Dalla porta d'oriente" de Giulio Caccini (1604) ou la "Varie musica" de son contemporain (et rival) Giacopo Peri. Parfois la voix vocalise annonçant l'évolution future du chant lyrique, notamment dans la belle pièce de Monteverdi, "quel sguardo sdegnozetto". Mais pour l'essentiel on reste dans une sobriété du "vrai" qui fait naitre une profonde émotion à chaque titre, l'enregistrement se terminant avec la vivacité du "e vivere e morire" d'Andrea Falconieri. 

Un CD magnifique et émouvant quand il ressuscite littéralement les pionniers de l'art lyrique et ne serait-ce que pour pleurer sans réserve en entendant le superbe Lamento d'Appolo, extrait de la Dafne de Marco da Gagliano (1), opéra composé entre l'Orfeo de Monteverdi et son Arianna (dont il ne reste qu'un air, hélas).

Comme un long fleuve charriant de fortes émotions nées des paroles comme de la mélodie et de l"interprétation intelligente et racée d'Emiliano Gonzalez Toro, cet enregistrement fait revivre le sombre et lumineux premier ténor de l'histoire de l'opéra, le contrasté et complexe génial Francesco Rasi, soleil noir du baroque.

Comme un long fleuve charriant de fortes émotions nées des paroles comme de la mélodie et de l’interprétation intelligente et racée d'Emiliano Gonzalez Toro, cet enregistrement fait revivre le sombre et lumineux premier ténor de l'histoire de l'opéra, le contrasté et complexe génial Francesco Rasi, soleil noir du baroque.

 (1)  Gagliano, Peri et Caccini appartenaient à la bien nommée Accademia degli Elevati.

 

 

Entretien avec Emiliano Gonzalez Toro, pour le site ODB

https://www.odb-opera.com/joomfinal/ind ... zalez-toro


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