Munich, « Katja Kabanová » : Une fusion parfaite entre la soprano Corinne Winters et le metteur en scène Warlikowski
Avec une mise en scène sombre et romantique, Warlikowski réussit une Katja Kabanova passionnante dont on partage pas à pas le cheminement vers le drame final, en fusion avec Corinne Winters, qui confirme sa place de meilleure interprète actuelle de l’héroïne de Janáček.
La jeune femme qui rêve d’un ailleurs
Katja Kabanová est le sixième opéra du compositeur tchèque Leoš Janáček, adapté de L’orage, une pièce d’Ostrovski.
C’est l’histoire d’une jeune femme qui a dû renoncer à ses rêves de liberté et d’émancipation en épousant le notable d’une petite ville, lui-même sous la coupe d’une mère autoritaire et abusive. Elle profite de l’éloignement provisoire de son mari pour accepter les avances de Boris, lui aussi soumis aux humeurs féroces de son oncle, riche négociant.
Sa confidente est son ami Varvara qui a elle aussi, un amant.
Au retour du mari, c’est le désespoir pour Katja qui sombre dans la dépression et met fin à ses jours en se jetant dans la Volga.
Histoire simple et poignante dont Janáček a fait un opéra musicalement passionnant, tourmenté, qui voit se succéder sans transition des passages de composition atonale, instrumentalement brutale et très sonores, à des passages élégiaques, classiques et lyriques ou inspirés d’airs folkloriques.
Une mise en scène inspirée
Pour sa mise en scène, le metteur en scène polonais Warlikowski, toujours inspiré par les ouvrages authentiques issus de son Europe centrale d’origine, ne se livre à aucune des provocations qu’il sert dans d’autres répertoires. Il propose une scénographie classique, presque sage, qui reflète parfaitement le contraste entre l’atmosphère pesante de la cité du bord de la Volga et le véritable « papillon » pris au piège, englué, qu’est Katja, jeune femme presque femme enfant étrangère à ce monde.
Nous pénétrons nous-même dans l’ambiance dès avant le début de la représentation puisque des couples de danseurs évoluent sur la scène dans une sorte de salle municipale sans ambition, où les tables sont recouvertes de toile cirée, et où les seules distractions semblent être le flipper et le Juke box installés à une extrémité tandis qu’à l’autre, deux vitrines et un aquarium très lumineux, forment le décor qui évoque tout autant les années 60 que l'ambiance figée dans le temps que l'on rencontre encore dans les anciens pays du glacis.
De temps à autre selon les épisodes, la salle va s’enrichir d’une structure plus étroite qui s’avance alors vers nous, représentant successivement le « Bar d’eau minérale » ou le salon de Kabanicha avec ses sofas et sa télé à écran plat. On s’ennuie très visiblement tandis que dès le début Katja s’agite frénétiquement, des écouteurs sur les oreilles, son image étant transposée face à nous sur grand écran, ou suce une sucette couleur cerise comme sa robe évoquant une Lolita de province avide de sensations dans une ville où les codes des distractions sont convenus et paraissent immuables, insensibles au temps qui passe. Le thème de l’eau -qui sera finalement celle de la Volga- est symbolisé par l’étrange aquarium, comme par le nom du bar dont l’enseigne brille particulièrement.
Ses rêves Katja les vit en dehors de ce morne et immuable rituel où les distractions sont rares et où l’on doit soi-même chanter au bal-du-samedi-soir si l’ont veut espérer un peu de musique. Que ce soit dans sa confrontation avec son ennuyeux mari ou sa marâtre de belle-mère, tout semble glisser sur elle et ce n’est que dans les confidences échangées avec son amie Varvara ou l’expression de son désir pour Boris, qu’elle semble soudain littéralement se dégeler pour vivre ses passions.
Et on partage ses évasions imaginaires quand elle se voit mannequin d’un défilé de mode inspiré par l’une des vitrines qui borde la scène.
Warlikowski mêle habilement le rêve et la réalité, l’imaginaire sorti du cerveau d’une très jeune femme dont l’immaturité se traduit tout à la fois par une fragilité physique et une forte propension propre à l’enfance, à créer d’autres mondes. Des vidéos de gros plans filmés de la jeune héroïne viennent renforcer notre impression de partager ses sentiments, ses frustrations, voire ses troubles de la personnalité (elle serre convulsivement une paire de ciseaux dans sa main) et sa volonté de sortir de sa condition. Comme tous les grands metteurs en scène, il illustre fidèlement le propos de l’œuvre, tout en donnant une dimension supplémentaire à l’analyse personnalisée de son personnage principal auquel il est visiblement très attaché. Et il sait nous transmettre cette compassion qui conduit à une immense tristesse lors de la scène finale, quand Katja se rêve d’abord au milieu d’un magnifique pré couvert de fleurs jaunes -la projection de la vidéo envahit toute la scène- avec son Boris, avant de se jeter dans la Volga de désespoir, tandis que l’image se retourne littéralement pour nous faire plonger avec elle dans le fond du fleuve alors qu’apparaissent, vus du dessous de l’eau, tous ceux qui commentent son suicide.
Et l’ensemble de la scénographie épouse avec précision, les évolutions musicales d’une partition riche en contrastes qui sait alterner moments inspirés du folklore slave puis de la nature, avec ses montées orchestrales toute en tensions dramatiques.
Mais l’atout essentiel de cette Katja Kabanova est son interprète principale, Corinne Winters, petite silhouette menue, parfaitement en phase avec les intentions du metteur en scène, et déchirante depuis maintenant quelques années dans ce rôle qui semble avoir été écrit pour elle. Outre une magnifique incarnation vocale, timbre de velours, aigus aisés et amenés en douceur, belle maitrise du chant quelques soient les nombreuses difficultés de la partie, la soprano américaine assure une présence théâtrale remarquable. Son charisme éclipse d’ailleurs tous les autres rôles qui n’apparaissent que comme des faire-valoir, des espèces nuisibles qui vont conduire à la mort de la touchante femme-enfant à qui l’on a volé ses rêves.
Et dans cet entourage, chacun joue (et chante) son rôle à merveille : redoutable Violetta Urmana en Kabanicha, excécrable et autoritaire Milan Siljanov en Dikoj, romantique et impuissant Pavel Černoch en Boris, pâle et veule John Daszak en Tichon, réaliste Emily Sierra en Varvara.
L’ensemble du plateau est brillant, solistes principaux comme nombreux rôles secondairs et choeurs de l’opéra de Bavière toujours d’une grande qualité et formant une équipe efficace.
La direction de Marc Albrecht manque sans doute un peu parfois de romantisme, le chef soulignant surtout les passages instrumentaux les plus sonores mais il prend soin de ne jamais couvrir les chanteurs et le dialogue entre la fosse et le plateau est idéalement réglé.
Le public a accueilli chaleureusement l’ensemble de la prestation, réservant bien sûr des ovations particulièrement importantes à Corinne Winters qui faisait des débuts très remarqués à l’Opéra de Bavière.
Visuel : © Geoffroy Schied
Munich : Première du 17 mars 2025
Direction musicale : Marc Albrecht (2025: MÄR 17, 21, 24, 27, 30)
Misę en scenę : Krzysztof Warlikowski
Décor et costumes : Małgorzata Szczęśniak
Lumière : Felice Ross
Video : Kamil Polak
Chorégraphie : Claude Bardouil
Choeurs : Franz Obermair
Dramaturgie : Christian LongchampLukas Leipfinger
Dikoj : Milan Siljanov
Boris : Pavel Černoch
Kabanicha : Violeta Urmana
Tichon : John Daszak
Káťa : Corinne Winters
Kudrjáš : James Ley
Varvara : Emily Sierra
Commentaires
Enregistrer un commentaire