« Of one blood » de Brett Dean à Munich : une œuvre puissante, une représentation inoubliable
« Of one blood », opéra de Brett Dean à Munich
La création mondiale d’une œuvre lyrique, accompagnée d’une intelligente mise en scène et d’une interprétation musicale exceptionnelle, constitue toujours un événement majeur dans le monde des mélomanes. L’Opéra de Munich nous offre cette saison, le brillant « Of oneBlood » du compositeur australien Brett Dean, dans une mise en scène de Claus Guth, avec une distribution de luxe, dirigée par son directeur musical Vladimir Jurowski. Une bien belle soirée.
L’opéra contemporain
Contrairement aux allégations récentes d’un comédien, l’opéra se porte plutôt bien, tout particulièrement de l’autre côté du Rhin. Jugez plutôt : hier soir, l’ancien directeur musical de l’opéra de Munich, Kiril Petrenko conduisait l’une (la ?) des plus belles phalanges symphoniques, le Berliner Philharmoniker devant une foule dense (23 000 spectateurs), rassemblée en plein air à la Waldbühne de Berlin, sous le signe de l’Italie et avec la présence du ténor Jonas Kaufmann, performance retransmise dans le monde entier via divers médias.
L’opéra de Munich de son côté, réussissait à remplir la salle pour la cinquième représentation d’un opéra inconnu puisque nouveau, dont la première a eu lieu le 10 mai dernier.
Deux exemples qui représentent les extrêmes de l’échiquier « musique classique », le premier reposant sur la très grande notoriété des protagonistes (orchestre compris), l’autre sur la confiance établie par les grandes maisons d’opéra avec leur public quant à la qualité de leurs commandes et découvertes.
L’opéra n’est pas un astre mort (comme on a pu le lire ici ou là), bien au contraire. Les récentes créations d’œuvres lyriques ou les redécouvertes d’opéras anciens « oubliés », prouvent qu’il ne cesse de se renouveler et d’offrir de nouveaux thèmes, nouvelles interprétations, nouveaux sujets au public.
Et nous ne sommes pas spécialement au creux de la vague : le genre musical a évolué vers un style hybride, entremêlant des instruments modernes à capteurs électromagnétiques et amplificateurs acoustiques à des formes plus classiques dans lesquels dominent fréquemment les percussions de toutes sortes et les cuivres sans exclure pourtant les moments mélodiques très classiques où dominent les cordes frottées et pincées.
Munich disposait hier soir d’un ensemble acoustique dit « surround » qui permet non seulement d’entendre les différentes parties instrumentales (y compris un émouvant clavecin qui joue en solo sur la scène à plusieurs reprises) mais aussi les bruitages d’atmosphères partie prenantes de la partition (soupirs, chuchotement, bruit de clavier). La batterie de haut-parleurs disposés dans l’ensemble de la salle donne l’impression d’être au centre du drame et démultiplie les effets sonores.
Les nouvelles œuvres de compositeurs contemporains de grand talent, ne manquent pas, de John Adams à George Benjamin, en passant par Philippe Boesmans, Thomas Adès, Pascal Dusapin, Missy Mazzoli, Francesco Filidei et j’en oublie.
Le compositeur australien Brett Dean en fait partie. Il a travaillé pour l’essentiel en Allemagne et sera d’ailleurs en résidence au Philharmonique de Berlin pour la prochaine saison 26-27. Son précédent opéra, Hamlet, avait été repris pour l’ouverture du festival d’été de Munich, en 2023, après une création en 2017 au festival de Glynderbourne.
Quand le compositeur, à l’instar des gloires passées de Mozart à Strauss, savent s’associer dès la composition, à un librettiste de talent, l’œuvre dépasse le simple phénomène musical pour devenir un opéra à part entière dans lequel on ne sait plus ce qui « prime » tant l’écriture musicale traduit les sentiments exprimés par un texte de qualité à la dramaturgie intense.
Théâtre musical complet, l’opéra de Dean est magnifiquement servi par le livret de Heather Betts, inspiré de divers écrits de l’époque des Tudor, qui allie tragédie et poésie, sentences ordinaires et paroles extraordinaires.
Une musique inspirée, pour un documentaire dramatique
Brett Dean construit une partition où l'orchestre, depuis un prologue aux sonorités scandées de cordes frottées, accompagnées d’un bruitage électronique évoquant un séisme, jusqu’à un final intense, poursuit une activité frénétique, toujours d’une grande richesse d’harmoniques tout en ménageant des contrastes de style impressionnants de justesse.
L'intégration de références historiques élisabéthaines parsème la soirée : échos de musique de la Renaissance, voire de thèmes folkloriques des deux contrées, parties de clavecin d'une grande virtuosité (interprétée sur scène par l’émouvant Mahan Esfahani).
Ces incrustations permanentes offrent autant de respirations bienvenues et apaisantes même si elles sont parfois de courte durée et que les mélodies glissent de la scène vers la fosse en subissant de légères déformations qui vont aller s’amplifiant et sont du plus bel effet. Certaines scènes sont traitées sur le mode volontaire de l’excès de décibels avec un crescendo des chœurs, notamment lorsque le peuple écossais se soulève contre Marie Stuart, ce qui crée une intense émotion juste avant que la scène ne soit plongée dans le noir à l’issue de l’acte 1, laissant Marie seule, prostrée, privée de tout.
Dans la seconde partie, Dean joue davantage sur les contrastes et les effets de surprise, formant une sorte de kaléidoscope qui associe des formations de musique de chambre à l'ensemble orchestral complet. Et ce mélange de grandes parties symphoniques à l’instrumentation riche et à la sonorité intense, qui créent une atmosphère lourde, avec des des aspects chambristes incrustés, se retrouve dans la construction de lignes vocales qui oscillent entre le « forte » avec d’importants sauts de notes, mettant les voix (admirables) à rude épreuve avec des moments cantabile, qui sont de véritables joyaux pour l’oreille. Et nous sommes littéralement submergés par la tragédie qui se joue devant nos yeux et dont nous connaissons pourtant l’issue….
Claus Guth dans ses grandes œuvres
Munich a mis les petits plats dans les grands pour offrir à cette brillante composition à deux, un écrin parfait avec la mise en scène de Claus Guth qui épouse avec talent tous les arcanes de ce récit dramatique, l’orchestre et les chœurs de l’opéra, son ballet, sa formidable troupes de chanteurs lyriques solistes, deux stars de haut niveau pour incarner ces deux célèbres reines rivales de la Renaissance, et enfin son directeur musical qu’on ne présente plus.
Commençons donc par saluer l’art de la mise en scène illustré par un Claus Guth très inspiré qui nous offre une lecture fluide et esthétique de cet « affrontement » imaginaire entre deux femmes à forte personnalité, qui ne se sont, en réalité, jamais rencontrées mais dont les destins ont été si étroitement liés, que leurs dépouilles reposent non loin l’une de l’autre, dans le mausolée de Westminster Abbey où commence l’histoire racontée par Dean et Bretts. Guth imagine une sorte de laboratoire avec leurs deux tombeaux majestueux au centre de la pièce toute blanche et très dépouillée. Des employés, en combinaison étanche immaculée portant des casques qui évoquent ceux des soldats-robots de Dark Vador dans Star Wars, extraient des ossements lors du Prologue, alors qu’on voit défiler les mots-clés que Marie Stuart dit à Elizabeth Tudor depuis son tombeau « Madame, my good sister and dear cousin, (…) we be both of one country, in one island and of one blood ».
Les expériences du laboratoire permettent de reconstruire (à partir du prélèvement d’ADN), les différents épisodes d’une histoire douloureuse qui ne se résume à une rivalité entre reines mais met en jeu, le désespoir de femmes courageuses et déterminées, se heurtant aux dures lois de la domination masculine et patriarcale, s’avouant mutuellement dans un grand élan de solidarité, que tout aurait été très différent entre elles si elles étaient nées simples servantes.
Les laborantins-robots, entrent et sortent régulièrement de cet univers aseptisé pour conduire les protagonistes sur scène, leur apporter leurs accessoires (poignard, hache, mouchoirs, chiffons), dérouler une bande de tapis noir pour séparer la scène en deux parties représentant les deux royaumes tant que Marie Stuart est en Ecosse et Elizabeth en Angleterre, disposer des éléments de décor symbolisant l’époque (trônes, clavecin, berceau) ou l’action (bâche de plastique noir quand un meurtre va avoir lieu).
Disposant d’une scénographie à la dramaturgie puissante avec les décors d’Etienne Pluss et les très beaux costumes d’époque de de Ursula Kudrna, ce dispositif fait littéralement revivre sous nos yeux les tableaux successifs composant les deux actes et les huit scènes de l’opéra.
La maison d’Ecosse est comme il se doit, plus colorée, baignée d’une lumière orangée, avec des robes et des kilts à l’écossais rouge et noir, du moins jusqu’à l’exil en Angleterre qui teinte tout de gris et de noir, les couleurs dominantes de la maison Tudor.
Outre le très beau jeu d’éclairage que l’on doit à Michael Bauer et qui permet de se focaliser sur l’atmosphère des différentes scènes, soulignant d’ailleurs habilement leurs aspects tragiques, les ballets de l’opéra sont discrètement sollicités à plusieurs reprises sur scène (chorégraphie de Sommer Ulrickson) et leurs mouvements élégants et suggestifs participent de cette fameuse « composition » de véritables tableaux style renaissance qui rehaussent l’ensemble de l’esthétique choisie. L’une des scènes les plus saisissantes, se situe en deuxième partie lors d’un des multiples courts interludes instrumentaux, quand le bourreau entre en scène par cour, brandissant la fameuse hache d’époque et l’abaissant successivement tandis que les danseurs du ballet disposés autour de la reine font « tomber » leur tête dans un mouvement impressionnant de réalisme, dans la pénombre du plateau.
Soulignons également l’étroite osmose entre la musique, les paroles et ces mouvements de scène (arrêts successifs des mouvements des danseurs en synchronisation parfaite avec l’orchestre) qui donne, comme jamais, à l’opéra sa réputation d’art total quand il est aussi bien servi dans tous ses aspects.
Ajoutons enfin, qu’à son habitude, Claus Guth se montre un excellent directeur d’acteurs, et les performances des chanteurs sont tout autant théâtrales que lyriques. Que du bonheur.
Stars et « ensemble » d’une maison prestigieuse
Vladimir Jurowski dirige l’orchestre, les solistes instrumentistes, les chanteurs seuls ou en groupe, les chœurs (souvent en coulisse), tout en veillant à l’entrée et à la sortie des ballets et aux gestes théâtraux de tous les protagonistes et surtout à l’équilibre permanent du son et de ses amplifications « surround ».
Ce n’est pas tâche aisée et le directeur musical de Munich, prouve une fois encore que son titre a comme signification une présence dans tous les répertoires de la maison quelle que soit l’originalité et la difficulté.
Munich, comme tous les opéras germaniques (et bien d’autres) dispose d’une troupe (« ensemble ») de chanteurs lyriques solistes de très grande qualité. Comme Dean et Bretts ont prévu d’accompagner la Reine d’Ecosse de 5 « lady-in-waiting », sortes d’accompagnatrices qui partagent le sort de la reine et commentent régulièrement ses sentiments, et la Reine d’Angleterre en symétries de 5 « English lords » qui occupent les mêmes fonctions de consorts.
Cette configuration permet d’offrir là aussi un beau contraste vocal puisque toutes les tessitures s’y mêlent – de la soprano colorature à l’alto pour les femmes, de la haute-contre (lequel chante également Lord Danley) à la basse pour les hommes (l’un des barytons assure aussi le rôle de Rizzio). Les emplois des deux reines sont distribués respectivement à une soprano lyrique pour Marie, et dramatique pour Elizabeth.
Nos deux interprètes, chanteuses-actrices redoutables, Vera-Lotte Boecker et Johanni van Oostrum, portent la soirée à l’incandescence en offrant des incarnations émouvantes et même exceptionnelles de ces deux reines « du même sang ».
La première, belle soprano lyrique, habituée à deux nombreux répertoires différents) y compris celui de l’opéra contemporain, a souvent chanté à Munich et s’y révèle toujours intéressante. La soprano peut sans difficulté se jouer des écarts de notes importants dont est truffée la partition, disposant d’un ambitus qui lui permet d’aller au-delà du contre-ut, et son timbre homogène, brillant souvent claironnant, toujours profondément humain, traduit à merveille les sentiments de son personnage, femme intelligente, brillante, bridée par une morale répressive et victime d’une domination patriarcale qu’elle rejette et qui lui coûtera la vie. C’est le personnage le plus émouvant, le plus proche d’un archétype contemporain et le plus réussi, dont on voit l’évolution des sentiments et des postures avec une clarté de chaque instant.
Face à cette tornade, brûlante et trop humaine, Johanni van Oostrum, soprano dramatique wagnérienne et straussienne de grand talent, dont la voix large et le timbre opulent domine l’orchestre sans problème, campe une Elizabeth plus austère et plus mûre qui renvoie un message de résignation non sans regret d’un sort décidé par l’Histoire, qui en fait le bourreau de sa cousine avec qui elle aurait pu, pourtant, créer les plus délicieux liens d’amitié.
Face à elles les portraits des hommes sont volontairement plus simplifiés, en quelques traits de crayon en quelque sorte : l’élégant ami de Marie, le Rizzio du baryton Andrew Hamilton (également consort III de l’autre reine), à la voix grave et sage qui mourra de la main de Lors Darnley et de ses amis, et ce dernier le mari grotesque et entreprenant, assassiné à son tour sur ordre de Marie, excédée de ses abus sur sa personne, interprété brillamment là aussi, par le ténor à la voix stridente et haut-perchée qui convient parfaitement au rôle, Michael Butler (également consort I). Parmi les multiples rôles, il nous faut également souligner le talent de la soprano Freya Apffelstaedt qui incarne Jane Kennedy mais aussi la consort V et les très beaux ensembles assurés par tous ces consorts, masculins ou féminins, qui chantent très souvent dans des compositions collectives de grande qualité.
Comme souvent désormais, la commande de cette œuvre par l’opéra de Munich a été faite conjointement avec le Santa Fe Opera, le State Opera South Australia et le Garsington Opera, où des représentations seront donc organisées, donnant à l’œuvre une visibilité plus large.
Gageons qu’après l’incontestable succès de cet événement munichois, d’autres opéras auront à cœur de monter à leur tour, cette brillante œuvre contemporaine.
A suivre !
Photos : ©Monika Ritterhaus
Opéra en deux actes – Nouvelle production
Création : 10 mai 2026 au Bayerische Staatsoper
Commande des Bayerische Staatsoper, Santa Fe Opera, State Opera South Australia et Garsington Opera
Musique : Brett Dean
Livret (en anglais) : Heather Betts
Distribution du 27 juin 2026 à Munich
Direction musicale : Vladimir Jurowski
• Mise en scène : Claus Guth
• Décors : Étienne Pluss
• Costumes : Ursula Kudrna
• Régie sonore : Bob Scott, Sven Eckhoff
• Lumières : Michael Bauer
• Chorégraphie : Sommer Ulrickson
• Chef de chœur : Christoph Heil
• Dramaturgie : Yvonne Gebauer, Lukas Leipfinger
• Elizabeth Tudor, Queen of England : Johanni van Oostrum
• Mary Stuart, Queen of Scots : Vera-Lotte Boecker
• Female Consort I : Seonwoo Lee
• Female Consort II : Mirjam Mesak
• Female Consort III : Lotte Betts-Dean
• Female Consort IV : Meg Brilleslyper
• Female Consort V / Jane Kennedy : Freya Apffelstaedt
• Male Consort I / Lord Darnley : Michael Butler
• Male Consort II : Joel Williams
• Male Consort III / Rizzio : Andrew Hamilton
• Male Consort IV / Scottish Lord I : Armand Rabot
• Male Consort V / Scottish Lord II / Executioner : Paweł Horodyski
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