I Puritani - Bellini - Opéra de Vienne - 10 janvier 2018



I Puritani

Vincenzo Bellini

Direction : Evelino Pido
Mise en scène : John Dew

Sir Giorgio : Jongmin Park
Lord Arturo Talbo : Dmitry Korchak
Sir Riccardo Forth : Adam Plachetka
Elvira : Venera Gimadieva
Lord Gualtiero Valton : Ryan Speedo Green
Sir Bruno Roberton : Leonardo Navarro
Enriquetta di Francia : Ilseyar Khayrullova

Séance du 10 janvier 2018, retransmission en livestream.



I Puritani est, comme tous les trop peu nombreux opéras de Bellini, une oeuvre musicalement remarquable. De l'ouverture aux airs solos, aux duos, trios, ensemble, tout est ciselé et magnifique. Les mélodies sont sans doute un peu moins connues que celles de Norma mais l'équilibre de l'ensemble de cette sombre histoire de guerre, de jalousie, de vengeance, de folie est très efficace. Légèreté et gravité alternent avec intelligence tout au long de l'opéra qui, contre toute attente, se termine bien...
La mise en scène de John Dew n'a rien de remarquable à part un coup de théâtre de dernière minute qui est assez surprenant et n'apporte rien à cet opéra réputé pour "se terminer bien" contrairement à Lucia di Lamermoor puisque contrairement à ce qui est prévu au livret, Arturo est finalement tué par son rival Riccardo. J'en soulignerais plutôt le très beau travail d'éclairage qui créée l'essentiel des émotions dans la mise en situation des personnages et le drame qui se noue puis se dénoue. Si l'on juge un metteur en scène (et ses accolytes) au fait qu'il facilite le travail des chanteurs dans l'incarnation de leurs personnages, on ne peut que féliciter Dew pour son travail très stylisé qui donne de beaux tableaux émouvants.
Datant de 1994, cette mise en scène fait couler beaucoup d'encre en son temps. Je ne suis pas sûre qu'il existe encore des spectateurs viennois qui la découvrent, d'autant plus que Vienne passe en livestream cet opéra presque tous les ans...

Deux faiblesses globales dans la distribution :
- la direction de Pido, qui rate complètement son ouverture (molle, molle, molle) avant de se rattraper un peu surtout à l'acte 3 mais sans toujours donner à cette sublime musique, ce qu'elle mériterait. Très bel orchestre (et magnifiques solistes instrumentaux) qui corrigent un peu les limites (connues ici) du maestro.
- le très décevant Riccardo de Adam Plachetka. le baryton était sans doute en méforme passagère mais il s'est trouvé en difficulté vocale dès son arrivée sur le plateau. Son "Ah, per sempre io ti perdei" est souvent faux dans les "aigus", voix fatiguée et peu harmonieuse. Ce qui gâche un peu le début "Suoni la tromba", vers la fin le baryton reprend des couleurs mais bon... (j'ai l'impression que ça fait des années que je n'arrive pas à entendre ce duo dans toute sa beauté... ).

Le reste du plateau vocal sans être Top-niveau  est globalement séduisant : bon Sir Giorgio de Jongmin Park qui manque parfois un peu d'originalité dans son jeu (toujours assez statique comme un vieux sage) mais qui assure un très beau duo avec Elvira à l'acte 1 avant de recueillir une ovation méritée après un superbe et très émouvant "Cinta di fiori".

Venera Gimadieva est une jeune soprano Russe de 33 ans, étoile du Bolchoi, où elle chante surtout Violetta (elle y est LA traviata de référence). Violetta qu'elle a aussi chanté à Bastille dans l'une des reprises de la mise en scène de Jacquot, elle a également été une " Reine de Chemakha" (le Coq d'or) remarquée (par moi notamment ) à la Monnaie et dans d'autres opéras, elle a déjà chanté Elvira, Lucia occasionnellement. Vienne pour cet Elvira en janvier et Munich et le teatro real de Madrid pour Lucia, dans les mois qui viennent, devraient la confirmer comme une des sopranos intéressantes du moment, même si son principal port d'attache reste le Bolchoi.
Son timbre est plus corsé que celle de sa consoeur Olga Peretyatko, elle a un medium beaucoup plus riche et une voix très ronde qui sait moduler et vocaliser avec beaucoup de charme. Il lui manque un peu d'épaisseur dans les aigus qui sont parfois trop délicats et sur le fil du rasoir mais dans l'ensemble, si on y ajoute la beauté du jeu, elle a été très, très convaincante dans cette Elvira. Et très applaudie à juste titre.

Mais c'est l'Arturo de Dmitri Korchak qui m'a le plus agréablement surprise. J'avais gardé en mémoire le souvenir d'un jeune ténor s'égosillant vainement à la Bastille dans les décors ouverts de Pelly, et presque sans voix au moment de son Corre a valle, corre a monte, peinant dans ses duos de l'acte III et notamment ses redoutables contre-notes. Rien de tout cela à Vienne : une salle à l'acoustique moins cruelle, un décor avec mur du fond, et surtout un artiste qui, me semble-t-il, a beaucoup progressé dans sa maitrise du rôle. Korchak montre beaucoup plus de vaillance pour interpréter ce rôle plutôt difficile, le timbre est beau et riche en harmoniques, la voix capable de nuances (ce qui lui fait perdre le côté "bucheron" qu'il avait à ses débuts), et les aigus sont lancés "forte" et... réussis dans l'ensemble. Cela donne un Arturo capable d'accents dramatiques importants mais aussi d'acrobaties dans les aigus. Pas parfait mais nettement plus séduisant que sa prestation parisienne dans le même rôle.
Les duos entre elle et lui à l'acte 3 ont été un grand moment d'émotion...

Une soirée qui a été chaleureusement accueillie par le public, à juste titre, et de jeunes artistes à suivre....qui n'ont pas atteint évidemment le niveau des grandes voix actuelles mais recèlent pas mal de promesses d'avenir....

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