Munich : un "Rigoletto" bien servi par une distribution jeune et brillante




Rigoletto était l’une des nouvelles productions de la saison actuelle de l’opéra de Munich, confiée à Barbara Wysocka qui place son interprétation dans le sillage de l’affaire Epstein. L’occasion d’apprécier le talent du jeune baryton Ariunbaatar Ganbaatar, mais aussi de découvrir un couples de jeunes chanteurs brillants et prometteurs. 


Les prédateurs au pouvoir sans limite

Inspiré de la pièce de Victor Hugo « le Roi s’amuse », Rigoletto a été composé par Verdi en 1851, sur un livret de son ami et collaborateur Francesco Maria Piave. Verdi transpose ce récit dénonçant la débauche et la permissivité absolue des monarques de droit divin, dans la cour du duché de Mantoue (qui n’existe plus à cette époque) pour éviter la censure tout en reprenant le thème, étrangement d’actualité, de ces maîtres du jeu qui pratiquent un libertinage sans frontière et sans limite, se livrant à l’exploitation sexuelle la plus immonde.

Le personnage de Hugo, bouffon du roi lui-même roulé dans la boue, trompé, humilié, trahi, s’appelait Triboulet. Verdi le nomme Rigoletto, celui qui se moque avec les princes de ce monde se croyant leur complice. C’est un personnage difforme, qui attire les rires et se croit capable d’en jouer d’égal à égal. Non seulement sa désillusion sera totale mais la fin, cruelle s’il en est, laisse le spectateur au comble de l’émotion. 

Car le drame est noir, très noir.




Et oser faire du héros d’un opéra, un homme aussi ambivalent, physiquement caricatural, moralement douteux, veillant jalousement sur la pureté de sa fille en l’enfermant tout en couvrant les méfaits et prédations sexuelles diverses du Duc et de ses amis, ne correspondant pas aux canons des opéras d’alors. La seule figure positive est celle de Gilda, la jeune fille amoureuse, trompée, trahie, abusée, qui se sacrifie pour sauver le Duc et tombe sous les coups de son propre père.

Le seul qui s’en sort indemne, est l’homme de pouvoir, le prédateur, celui qui profite sans se soucier des conséquences des plaisirs qu’il s’octroie.

Les femmes sont des proies que l’on violente et que l’on jette. 

Musicalement enfin, c’est l’un des Verdi les plus aboutis, où aucun « tunnel » ou ajout artificiel ne vient casser le rythme rapide de la descente aux enfers des protagonistes, Et si l’un des airs du ténor, « la donna e mobile » est particulièrement connu, ce n’est pas le meilleur de la partition loin de là. Celle-ci s’illustre en effet par de véritables exploits musicaux au travers desquels Verdi tourne résolument la page du passé opératique, même s’il reste attaché à certaines spécificités du bel canto, et se concentre sur le drame lyrique à l’italienne. Solos, duos (et notamment confrontations magnifiques entre la voix de soprano et la voix de baryton), trio, quatuor, ensembles, autant de morceaux de choix ciselés.

Et Verdi, notamment au travers d’une utilisation moderne des chœurs parfaitement insérés dans le cours du drame, teste une grande variété d’effets sonores : voix d’hommes presque fantomatiques ou hurlantes et agressives, duos au rythme très rapide qui met au défi ses interprètes d’ailleurs, grondements de tonnerre durant l’orage de la scène finale qui n’est pas sans évoquer le début d’Otello. On entend des cloches, et le fameux cimbasso, ce trombone-contrebasse à pistons qui fait alors ses débuts dans la fosse.





Sous le signe de l'affaire Epstein

Barbara Wysocka puise son inspiration à la fois dans la puissance des thèmes musicaux qui amplifient toutes les émotions, dans certains aspects de la pièce de Victor Hugo et dans… l’actualité de ces dernières années. Le personnage du Duc (et la référence de Hugo au libertinage des rois et singulièrement de François Premier) lui évoque irrésistiblement l’affaire Epstein, ce pédocriminel multirécidiviste qui a régné sur un véritable empire du mal durant des décennies. Dans Rigoletto, souligne-t-elle, nous voyons un véritable système qui crée sans cesse des opportunités, des situations pour faire le mal et au cœur de ce royaume, le puissant Duc à qui l’on n’a jamais pu dire non ».

Elle ajoute que « les associations se font naturellement, que Epstein n’a pas besoin pour cela d’être montré sur scène, car chaque personnage de cette œuvre a au moins deux facettes – le masque ne réside pas dans le costume, mais dans la personnalité ».




Enfermés dans un dédale de cubes communicants à plusieurs niveaux, les personnages dévoilent leur côté sombre, souligné par un panneau noir qui masque régulièrement une partie de la scène. Et si le Duc et ses amis se présentent d’abord en costumes de ville chic, ils apparaissent petit à petit pour ce qu’ils sont, les princes d’un univers SM où les femmes sont traitées comme des objets sexuels tandis que Sparafucile, tatouages sur tout le corps, est montré comme un chef de maffia sans scrupule.

Rigoletto lui-même n’est pas épargné, n’enferme-t-il pas sa fille Gilda dans une sorte de cage où les écritures et les dessins de papillon, évoque son désir de liberté, et son destin fatal.

Barbara Wysocka reste sobre dans ses démonstrations, et ne crée rien de plus qu’une image sur les réalités de l’œuvre, musique et paroles, qui fonctionne suffisamment bien pour que la représentation donne une belle lecture de l’œuvre de Verdi.

Sa direction d’acteurs est précise et efficace, tout particulièrement dans les nombreux mouvements de foule des chœurs, et la distribution des rôles fait merveille.

Mais c’est surtout la distribution qui retient l’attention. 

 

Des chanteurs formidables

Je voulais entendre Ariunbaatar Ganbaatar autrement qu’en retransmission et dans l’un des meilleurs rôles de baryton verdien, c’était l’idéal. Rigoletto est un défi pour tous ceux qui se lancent à l’assaut des multiples emplois créés par Verdi dans cette tessiture. Un beau défi puisque c’est le rôle-titre et le pivot central de l’ensemble de l’œuvre. Le baryton mongol, 37 ans seulement, a fait ses classes à l’Université d'État mongole de la culture et des arts à Oulan Bator puis en Russie, ou, après l’obtention du prestigieux prix du concours international Tchaïkovski en 2025, il est engagé comme soliste au Mariinski de Saint Pétersbourg où il réalise la plupart de ses prises de rôle, y compris celle de Rigoletto. Plusieurs critiques soulignent alors les similitudes de son style et de son timbre profond, avec ceux du regretté Dmitri Hvorotovski, prématurément disparu. Sa bonne réputation de baryton verdien de caractère arrive en France avec quelques prestations remarquées à l’Opéra de Lyon notamment.




Soyons clairs : je n’ai pas perdu ma soirée, il est vraiment très bon, il joue très bien (contrairement à son compatriote parfois emprunté sur scène), il chante très bien dans ce style « russe » des graves profonds s’accompagnant d’aigus lumineux, alliant la science du legato et des nuances avec la puissance d’un chant qui traduit magnifiquement les évolutions de caractère et les contradictions du bouffon trompé. Et son « Maledizione » final retentit atteignant le comble de l’émotion quand l’orchestre conclut. On notera cependant de petites difficultés de gestion du souffle (reprise de respiration avant la fin d’une phrase musicale) qui traduisaient sans doute la fatigue d’un soir. 

Sa (bonne) réputation est amplement justifiée et nous le reverrons avec plaisir dans d’autres rôles à venir. 

La reprise de cette nouvelle production de Rigoletto pour le festival d’été de Munich se fera avec Ludovic Tézier, autre grand baryton verdien qui excelle dans ce rôle où nous avons eu l’occasion de l’entendre, notamment à Paris.

 

Mais à ses côtés (et la presse allemande en avait parlé dès la Première de cette série de représentations) le très jeune couple formé par le jeune ténor Ouzbek Bekhzod Davronov et la soprano espagnole Serena Sáenz, tous deux seconds prix Operalia, lui en 21 et elle en 22, terriblement à l’aise sur scène, vifs, bien chantant, des timbres magnifiques et une vraie incarnation, on en redemande.

Elle évoque Nadine Sierra, la plus divine Gilda entendue ces dernières années. Elle en a la grâce et la légèreté, le timbre délicat et solide tout à la fois, la silhouette gracieuse et la volonté de fer. Son style est irréprochable, elle aligne les trilles qui semblent ne jamais finir, les envolées belcantistes se terminant sur un bel aigu filé, les longues phrases musicales où le legato verdien fait merveille, le tout à plusieurs reprises dans le rythme soutenu qu’elle doit respecter, en particulier dans ses duos avec son « père ». 

Elle a été ovationnée à Munich et encensée par toutes les critiques, à juste titre, tout simplement parce que, de sa première apparition, « Figlia… moi padre » dans ce beau premier duo avec Rigoletto, à sa triste fin, « V'ho ingannato, colpevole fui », elle irradie sur scène. Dans son pull rouge trop grand, sa petite robe blanche trop immaculée, son grand manteau gris de déguisement, elle marque les évolutions de son personnage, obstiné, amoureux, traversée du désir irrépressible de vivre ses passions loin de toute contrainte, dont la vie sera bouleversée par sa rencontre fatale avec le Duc. 




Lui, de son côté, évoque l’un des grands titulaires récents, du rôle, l’italien Vittorio Grigolo ; il a son côté « ragazzo » décontracté, gourmand des plaisirs de la vie et peu regardant sur ce qui se fait (ou pas), la voix est très bien projetée, le timbre agréable comme le personnage d’ailleurs qui force la sympathie ou l’indulgence comme on veut, qui rend crédible au passage la passion de Gilda pour lui, mais semble nettement moins correspondre aux désiderata de la mise en scène, qui en fait un personnage plutôt détestable. On ne change sans doute pas facilement sa nature, et le ténor - à l’instar de Pene Pati dans le même rôle)- , se montre davantage Nemorino que Duc de Mantoue dans sa belle composition. On ne lui en tiendra pas rigueur tout simplement parce qu’il offre malgré tout, un beau portrait musicalement soigné, de son air d’entrée enjoué et vif, « Questa o quella per me pari sono », à son ultime « la Donna e mobile » entendu depuis les coulisses et qui révèle à Rigoletto que ce n’est pas son corps qu’il tient dans un sac… 

 

Il faut être à Munich pour avoir en plus, cerise sur le gâteau, un aussi bon Sparafucile, tueur à gage style mafioso, en la personne de l’excellente basse italienne Riccardo Fassi, qui redonne à ce rôle (souvent considéré comme très très secondaire), tout son mordant, sa jeunesse, sa fougue et son cynisme, belle voix, belle ligne de chant, belle incarnation, il est d’ailleurs lui aussi très applaudi, ce qui est rare pour ce genre de rôle.  

Il forme « l’autre » couple avec la Maddalena chantée par Elmina Hasan que je ne connaissais pas mais qui mérite d’être découverte tant elle aussi, a le sens du chant verdien et de la scène, belle silhouette toute gainée de cuir noir et belle prestation formant un duo excitant avec Fassi ainsi qu’un trio final (avec Gilda) de la dernière partie de l’œuvre, admirable ce qui en rajoute aux qualités vocales générale du plateau.

 

D’ailleurs tout le monde est top, car ensuite ce sont les membres de la troupe en général, la Giovanna de Shannon Keegan, le Conte de Monterone de Martin Snell (genre commandeur, très impressionnant), le Marullo de Thomas Mole, le Matteo Borsa de Granit Musliu

 

Bref, seule la direction musicale de Maurizio Benini, plutôt bonne dans l’ensemble, m’a parue hésitante par moment sur le rythme à adopter et j’ai eu parfois l’impression que les chanteurs se calaient tous seuls les uns sur les autres. Pour les reprises de mars 2027 du festival d'été 2027, Daniele Rustioni dirigera ce Rigoletto.


Photos : © Geoffroy Schied

 

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