Munich : Reprise réussie du "Fidelio" mis en scène par Calixto Bieito




La mise en scène de Calixto Bieito avait défrayé la chronique lors de sa création à Munich en 2010 tout en provoquant de nombreuses réactions soulignant son intérêt. Une quinzaine d’années et beaucoup de reprises à succès plus tard, force est de constater qu’on prend un grand plaisir à la revoir et que la qualité de l’unique opéra de Beethoven comme celle de la distribution proposée par Munich, ne sont pas les seules raisons de notre choix.


L'univers carcéral vu par Calixto Bieito

Les nombreuses mises en scène vues depuis lors, à Salzbourg au festival, à Londres au ROH comme à Paris à l’Opéra-Comique pour ne prendre que deux exemples, n’ont pas la force intrinsèque que Bieito a su donner à ce sombre univers concentrationnaire d’où émerge un vibrant appel à la liberté.





Cet entrelac de tubes formant une sorte de gigantesque échaffaudage subtilement doté d’un éclairage changeant, frappe le spectateur dès l’ouverture du rideau et reste un fort symbole de ce Fidelio : non seulement il sert évidemment de représentation de la prison où git, oublié au fond d’une cellule, le pauvre Florestan (aux ennemis puissants), mais la maison du geôlier Rocco où sa fille, Marzellina, Jacquino et Leonore déguisée en Fidelio, discutent de la dure condition des prisonniers, est également représentée dans les différentes cellules du dédale de cases, escaliers. Le dispositif opère un impressionnant renversement de structure annonçant le deuxième acte et le réveil de Florestan tandis que Bieito orne sa scénographie de toute sorte de trouvailles impressionnantes comme les multiples acrobates qui évoluent au-dessus du praticable renversé, la descente depuis les cintres de trois cages, avec les instrumentistes d’un quatuor à cordes exécutant un morceau de Beethoven hors opéra, pendant que Florestan et Léonore tentent (difficilement) de se « retrouver » après la dure séparation. 


Enfin le ministre Don Fernando apparait depuis le deuxième balcon des loges de côté, grimé en Joker et invectivant la foule des prisonniers libérés qui brandissent tous des pancartes blanches avec le mot « frei » (libre) ou se les épinglent sur la poitrine comme s’ils hésitaient à vivre en dehors de l’univers carcéral où ls étaient parqués et numérotés. Le cruel gouverneur de la prison, Don Pizarro, est lui représenté en obsédé de la torture pratiquant l’automutilation de manière frénétique dans un cadre général où le thème de la folie domine les choix de Bieito.



Une belle distribution dominée par la Leonore de Johanni van Oostrum

Si la direction musicale de Yoel Gamzou est inégale et franchement trop tonitruante lors de l’exécution de l’Ouverture – et bien loin des subtilités d’un Petrenko- la distribution appelle globalement des éloges.


Johanni van Oostrum campe une Leonore au timbre vif et profond, aux aigus lumineux, qui arbore le sérieux et la détermination de son rôle avec beaucoup de conviction, emportant l’adhésion chaleureuse du public aux saluts. Elle exprime avec talent et sans jamais forcer une voix naturellement puissante et délicate tout à fois, qualité indispensable dans ce genre de répertoire. La diction est claire et l'incarnation lumineuse.

Elle avait été ici même une magnifique Elsa et nous nous félicitons que les Leonore dans Beehtoven soient si souvent des wagnériennes, aguerries à la domination de l’orchestre sans avoir besoin de forcer leur voix. La tradition du chant allemand en la matière est un exemple (et une école) à suivre.


C’est d’ailleurs la même chose pour les Florestan qui ont souvent été des mozartiens avant d’aborder les premiers rôles de ténor dans Wagner, d’Erik à Lohengrin, pour se frotter au difficile rôle de ce prisonnier qui doit émerger du néant pour briller dans quelques tirades fameuses.

Benjamin Bruns qui a déjà chanté Florestan mais aussi Erik ou Walter dans Wagner, assure vaillamment son rôle mais manque de subtilités dans son incarnation. 

On est un peu déçu en effet par son entrée en matière avec un Gott aussi bref que tonitruant suivi par une première partie presque triomphaliste où l’on ne ressent guère la lente émergence du prisonnier qui va peu à peu s’éveiller à la vie et exprimer brièvement mais intensément rêves et désirs. 




Cette puissance, alliée à un très beau timbre, lui sert plus tard quand Florestan s’affirme avec Leonore et que sa colère s’exprime vigoureusement. Il fait montre alors d’un superbe phrasé, où sa voix domine les ensembles sans la moindre difficulté donnant de son rôle une interprétation magnifique. Il est annoncé pour la prochaine saison en Siegfried pour les deux derniers volets du Ring de Wagner mis en scène par Tobias Kratzer et il nous a semblé qu’il était parfaitement adéquat dans ce futur rôle d’Heldentenor qui marquera certainement une étape importante dans sa carrière.

Mais on se trouve là bien loin des subtilités d’un Jonas Kaufmann ici même dans cette mise en scène qui semblait d’ailleurs construite autour de lui.

 

Nous avons vu ici à Munich, en janvier 2019, dans cette mise en scène, celui qui reste pour l’heure le meilleur Florestan des deux décennies passées, Jonas Kaufmann. Le ténor superstar a en effet imprimé un style très personnel à ce personnage dès sa prise de rôle à Zurich il y a vingt ans maintenant et n’a cessé de creuser ce sillon. Florestan est emprisonné depuis longtemps, à moitié mort de faim et de soif et ne voit jamais le jour. Son apparition à l’acte 2 se fait sur les mots « Gott, welch dunkel hier » (Dieu qu’il fait sombre ici). Kaufmann allonge la première note et commençant pianissimo pour enfler le volume progressivement comme s’il sortait effectivement d’une sorte de torpeur causée par la souffrance de la détention en cachot. Mais pour réaliser cet exploit, sommet des effets émotionnels, il faut une remarquable maitrise technique, ce qu’on appelle la « messa di voce », la conduite de la voix. 

Car ensuite, il va chanter en demi-teintes toute la première partie de l’air avant de donner de la voix à ce qu’il croit être l’apparition divine de Léonore. Et ce contraste est l’un des musts de son incarnation très personnelle.


Précisons également que diverses interprétations de ces rôles sont toujours possibles du moment qu’elles correspondent aux indications de la partition mais que nous sommes en général plus sensibles à ceux des interprètes qui développent une vision personnelle, selon leurs moyens techniques.




L’on ajoutera le grand plaisir que l’on éprouve à retrouver le grand baryton René Pape, Gurnemantz inoubliable à plusieurs reprises entre Munich, Paris et New York. Il interprète Rocco, le geôlier, et, outre son art du chant nuancé et son art très personnel du « récit » il sait donner une âme (remplie de pitié en l’occurrence) à ses personnages. Le baryton Josef Wagner que nous avons également fort souvent vu et apprécié notamment en Barak à Lyon pour une mémorable FROSCH, ne fait qu’une bouchée, vorace et énergique, du rôle du méchant, le gouverneur de la prison Don Pizarro cynique et agressif (y compris contre lui-même dans la mise en scène de Bieito). La voix porte loin et hargne et colère se déploient dans la salle.

Souvent donnés à des chanteurs moins aguerris, les rôles de Marzelline (Mirjam Mesak) et Jaquino (Caspar Singh) sont jeunes et agréables à voir et à entendre, dans leurs nombreuses interventions à l’acte 1.



Le Don Fernando de Alexander Grassauer, n’a qu’une courte apparition en fin d’opéra très valorisée par la mise en scène et dont le baryton-basse autrichien expérimenté, se tire avec panache.

 

 

On soulignera également la beauté des chœurs, en particulier celui des prisonniers (O welche Lust») et le réglage parfait du fameux trio « Gut, Söhnchen, gut hab immer Mut » comme des ensembles de conclusion « Heil sei dem Tag» et « Wer ein holdes Weib errungen ».

Une soirée très bien accueillie par un public qui apprécie comme nous ce qu’on appelle la « qualité Munich » tout en savourant à l’avance toutes les merveilleuses friandises offertes par la direction pour la prochaine saison, annoncée le matin même dans la même salle par Serge Dorny.




Photos : © Geoffroy Schied


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