Opéra de Munich : un « bal masqué » de qualité pour une belle soirée verdienne.
Les mésaventures d’une œuvre-phare de Verdi
Le programme de l’Opéra de Munich présente Un ballo in maschera comme « l’une des œuvres de Verdi les plus jouées mais aussi les plus énigmatiques ».
Et force est de constater après de multiples représentations dans des salles diverses, des mises en scène très différentes les unes des autres et même des interprètes aux caractéristiques contrastées, ce Bal masqué garde sa part de mystère et son charme bien particulier.
Verdi voulait s’inspirer de l’assassinat du roi Gustave III de Suède au cours d’un bal masqué mais son sujet même, fut immédiatement interdit : « on n’assassine pas un roi en scène ».
Victime de la censure il dut profondément le remanier pour pouvoir le présenter enfin au Teatro Apollo de Rome le 17 février 1859, situant l’action à Boston, son héros devenant le gouverneur de la ville, le comte Riccardo di Warwick.
Situé entre le Trovatore (1857) et la Forza del destino (1862), ce Ballo comprend tous les thèmes chers à Verdi (sorcières, destin fatal, triangle amoureux, conjurations diverses pour une toile de fond politique tourmentée) mais aussi les formes musicales de ses grandes œuvres, notamment le rôle fondamental dévolu aux chœurs omniprésents, les duos et trios de prestige, quelques grands airs pour les solistes, une ouverture et une progression dramatique orchestrale.
Le succès de l’œuvre tient davantage à la beauté incontestable de sa composition musicale qu’à l’intérêt d’une histoire très alambiquée, qui perd beaucoup de son sens avec les adaptations artificielles auxquelles le librettiste Antonio Somma a été contraint.
Rappelons, pour la petite histoire de l’opéra, que Somma à la demande de Verdi, s’était inspiré au départ du livret d’Eugène Scribe, écrit pour l’opéra « Gustave III ou le Bal masqué » de Daniel-François-Esprit Auber (1833) qui traite directement du sujet historique en tant que tel et mêle la petite histoire à la grande.
Décors et costumes élégants pour une reprise qui ajoute au mystère
La mise en scène de Johannes Erath a été, quant à elle, créé en 2016 à Munich, et en dix ans, a été reprise très souvent à l’opéra de Bavière. Ce faisant, elle a eu le temps de faire couler beaucoup d’encre (y compris la nôtre puisque nous étions à la Première).
Si elle n’aide pas particulièrement à démêler l’écheveau complexe des relations entre Riccardo, le gouverneur de Boston, Renato son meilleur ami, Amelia, sa femme, dont Riccardo est épris, Osca son page, la sorcière Ulrica et les conjurés qui préparent sa perte, elle a l’avantage de proposer un écrin somptueux (décors de Heike Scheele), style « Gastby le magnifique », avec des costumes (de Gesine Völlm) de toute beauté pour des personnages évoluant entre le rêve et la réalité.
Tout se passe autour d’un lit très élégant près d’un escalier en spirale qui s’élève jusque dans les cintres présentant le miroir de la scène (et de son lit).
Quelques particularités s’ajoutent à l’histoire, telles que la « double » mort de Riccardo, dont le corps est déjà au sol quand le chanteur est encore debout (et volontairement en pleine forme pour son dernier grand air) puis monte les escaliers au bras d’Ulrica, ou le coming out d’Oscar qui se révèle être une femme (le page est interprété par une soprano colorature agile).
Un rideau blanc s’ouvre et se ferme sur la scène à main nue entre les tableaux, on monte et on descend les marches de l’impressionnant escalier, le bal n’est pas masqué, Ulrica est une actrice chic et choc très typée film noir de la grande époque hollywoodienne, des projections en noir et blanc sur les côtés de la scène montre de manière obsessionnelle et récurrente le fameux revolver avec lequel Renato, par jalousie, va tuer Riccardo.
L’esthétique incontestable de la mise en scène apporte un lustre tout particulier à cette histoire qui reste plaisante à regarder mais surtout à entendre.
Car Munich, comme de coutume, nous offre une magnifique soirée verdienne.
Outre la magnificence de l’orchestre et des chœurs particulièrement en forme et qui possèdent vraiment cette spécificité que Verdi leur offre dans la plupart de ses œuvres, la distribution de cette reprise est exemplaire.
Beczala, Pirozzi, Pinkhasovich, un trio gagnant
Nous retrouvons avec plaisir, (et dix ans de plus) le ténor Piotr Beczala, créateur du rôle dans cette production et sur lequel le temps semble n’avoir guère de prise. Il a gardé une silhouette relativement jeune (sans être juvénile, Riccardo est un homme puissant pas un jouvenceau), qui porte le fameux peignoir bleu de style japonais bordé de fourrure blanche, avec élégance. Rompu à la mise en scène créée pour lui (et la superbe Anja Harteros qui a quitté les scènes discrètement ces dernières années), il montre une aisance scénique qui lui fait parfois défaut, même si on regrettera que ses gestes restent souvent plus mécaniques que humains, son interaction avec ses partenaires restant souvent distante.
Les aigus lancés à pleine puissance gardent leur très fort impact, le legato verdien est parfaitement exécuté (même si lors du final, on sent le chanteur un peu fatigué et plus précautionneux), la voix et la technique excellent dans ce style qui lui convient, celui de l’authentique ténor lyrique que Verdi chérissait et pour qui il a écrit tant de pages magnifiques. Son La « rivedrà nell'estasi » peu applaudi à l’acte 1 par un public encore froid, est parfaitement exécuté tout comme d’ailleurs son air ultime « Ma se m'è forza perderti » même si l’on peut ressentir une légère fatigue dans l’exercice difficile.
Le ténor va doucement vers ses soixante ans (déjà !) mais garde ses précieux atouts musicaux même si le timbre s’est assombri et qu’on pourra lui reprocher un manque de couleurs dans son émission, défaut qui n’est pas nouveau chez lui et qui limite parfois l’impact de ses prestations sur le public.
Il n’empêche que, débutant essentiellement dans Mozart, Beczala a beaucoup chanté les rôles lyriques de Verdi, notamment Alfredo et le Duc de Mantoue, mais s’est également lancé prudemment dans Wagner, reprenant à plusieurs reprises le rôle de Lohengrin (Dresde, Bayreuth, Paris Bastille). Il s’annonce cet été en Parsifal dans la nouvelle production qui ouvrira le festival sur la colline.
Une carrière souvent discrète à l’instar de l’homme qui goûte peu aux réseaux sociaux et autres « machines » à publicité dont certains usent et abusent, mais une carrière qui a préservé l’essentiel des qualités d’un ténor de sa génération qui reste « dans la course ».
C’est le volcan Anastasia Bartoli qui devait interpréter le rôle de la douce Amélia auquel elle a dû renoncer, remplacée brillamment par une verdienne de grand talent elle aussi, Anna Pirozzi. Comme son collègue polonais, Anna Pirozzi n’est pas la reine de la publicité tous azimut, mais bien plutôt celle de la bonne humeur simple et chaleureuse, qu’elle sait distiller même dans les rôles les plus tragiques par ses sourires heureux aux saluts, traduisant le sentiment d’un gros travail correctement assuré sur scène.
Et on salue bien bas la performance d’une soprano dramatique verdienne, spécialiste des rôles plus lourds comme Lady dans Macbeth ou Abigail dans Nabucco, qui donne là la mesure de son talent, capable de se glisser dans le costume jadis porté par la charismatique Anja Harteros, avec classe, élégance et talent.
Car Anna Pirozzi a beaucoup progressé depuis ses débuts, assouplissant son émission, pliant sa voix à la recherche de nombreuses nuances, gardant une puissance impressionnante mais améliorant nettement la coloration variée de son chant. Ses aigus ont perdu toute stridence au profit d’une ampleur qui impressionne dans l’acoustique agréable de Munich, le medium et le grave offrent une belle richesse de contrastes très expressifs et les variations de style imposés par Verdi notamment dans les duos avec ses partenaires, sont brillamment assurées.
Son « Morrò, ma prima in grazia » est très applaudi tout comme l’ensemble de sa performance de « remplaçante de luxe » que le public a manifestement beaucoup apprécié tout comme nous d’ailleurs !
Mais un bonheur ne vient pas seul dans une soirée verdienne réussie. Le baryton russe Boris Pinkhasovich qui interprète Renato, n’est sans doute pas aussi à l’aise dans Verdi qu’il l’est dans l’opéra russe où il excelle que ce soit dans Eugène Oneguine, la Dame de Pique de Tchaikovsky ou Le nez de Chostakovitch, vu à Munich en 2021.
Mais après des débuts un peu hésitants où la voix n’est manifestement pas suffisamment échauffée et ductile pour aborder avec facilité les fameux legatos verdiens, le baryton, au timbre velouté et ample, prend son élan littéralement et nous livre une performance magnifique, arrachant le public à une certaine torpeur avec un « Eri tu che macchiavi quell'anima » qui dégage une telle émotion qu’il s’octroie une véritable ovation.
Les duos Riccardo/Amelia de l’acte 1, « Teco io sto » et Renato/Amelia de l’acte 3, « O fatal contesa », représentent les sommets lyriques de l’œuvre, particulièrement intenses hier soir et servis par des interprètes qui maitrisent le langage musical verdien à la perfection. C’est également le cas pour les deux trios que l’on peut considérer comme parmi les plus grands écrits par Verdi, « O che bizzarre l'altre novelle » (Ulrica, Riccardo, Amelia) et « Ve' se di notte » / « O de' rossori e d'ambascia » (Amelia, Renato, les conjurés).
Et les autres !
Et c’est la formidable mezzo-soprano russe – alto devrait-on dire tant ses graves abyssaux sont superbes- Yulia Matochkina, découverte dans la Khovantchina à Paris en 2022 en Marfa et déjà remarquée pour son timbre exceptionnel de beauté, qui interprète Ulrica, comme lors de la reprise de 2025 à laquelle nous avions assisté. Un devin de luxe pourrait-on dire d’autant plus qu’elle joue très bien ce personnage rendu très équivoque par la mise en scène, et ses belles apparitions à l’acte 1 sont du velours pour les oreilles.
La soprano russo-américaine Erika Baikoff est physiquement et scéniquement un (une) Oscar idéal dans cette mise en scène : garçon manqué dans la première partie, elle se dévoile magnifique jeune femme blonde (ce qu’elle est à la ville) lors du final et se montre à la hauteur de son personnage étrange, un peu mystérieux et terriblement séduisant. Vocalement ses deux grands airs de vocalises, l’espiègle « Volta la terrea » à l’acte 1 et le rondo du page « Saper vorreste » sont particulièrement brillants et présentent une technique impeccable. On regrettera un léger manque de puissance, peut-être accentué, en contraste, avec les voix fortes de ses partenaires. Bardée de diplômes (musicaux) et actuelle membre de l’opéra studio de Lyon, gageons qu’elle n’a pas fini de nous séduire.
Comme toujours à Munich, les comprimari sont pour l’essentiel membres de la troupe et les habitués de Munich les connaissent bien et les apprécient. Leurs passages sont souvent courts mais parfaitement chantés (et joués) : citons en particulier le juge suprême de Kevin Conners, et le Silvano de Zhe Liu, sans oublier pour autant le Samuel de Bálint Szabó, le Tom de Paweł Horodyski et le serviteur d’Amélia de Michael Butler.
Nous retrouvons également avec plaisir Marco Armiliato, un chef habitué des joutes verdiennes, qui dirige tout autant son magnifique orchestre que les chœurs et les solistes, attentif à chaque air, chaque duo, chaque trio, les solos instrumentaux ou l’entrée des chœurs. C’est fluide, animé, coloré, du Verdi comme on l’aime et des soirées bien agréables.
En attendant demain et la découverte du Siegfried mis en scène par Tobias Kratzer !
Photos des saluts, séance du 3 novembre 2026, Opéra de Munich.



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