« Die Walküre » à Munich : la suite du « Ring » mis en scène par Tobias Kratzer tutoie les sommets de l'art de l'opéra
« Die Walküre » à Munich
Cette première journée du « Ring » à Munich dans l’éblouissante mise en scène de Tobias Kratzer dépasse toutes les attentes, pourtant immenses après la réussite de son Rheingold. Le « Ring » est un cycle complet et la progression de l’histoire traitée par Kratzer est passionnante tout comme la caractérisation approfondie qu’il livre de chacun des personnages. Avec un plateau vocal exceptionnel, Munich se hisse au premier rang des nombreux Ring créés ces dernières années et loin devant celui de sa rivale la plus proche, Bayreuth.
Le « Ring » de Tobias Kratzer
Ce n’est pas fréquent de se déplacer pour un metteur en scène à l’opéra. Il est pourtant clair que Tobias Kratzer, 43 ans, a suffisamment de talent, d’intelligence et d’originalité pour contribuer à rendre les séances de la première journée de ce nouveau Ring de Munich, aussitôt sold out.
Depuis son Tannhäuser devenu iconique à Bayreuth, le metteur en scène ne cesse de surprendre et de plaire. Il plaçait déjà le spectateur en miroir de lui-même quand la camionnette d’un équipage improbable constitué par Tannhäuser lui-même, Vénus et le fameux Gâteau-Chocolat, grimpait allègrement la colline après avoir traversé une partie de la forêt bavaroise, se garait parmi les VIP tandis que la caméra suivait les accès au théâtre et s’attardait sur les portraits de ses chefs d’orchestre.
Mêlant humour, parfois grinçant mais jamais vulgaire, et réflexion sur les œuvres qu’il illustre, Tobias Kratzer ne déforme jamais, reste fidèle au livret, voire au didascalies (ce qui, chez Wagner on le verra, n’est pas toujours évident). Il saupoudre le fil de ses représentations d’une somme de symboles, références et images qui vont droit au cœur et stimulent l’esprit en créant mille émotions qui sont exactement celles que le spectateur a envie de ressentir quand il va au spectacle.
Le spectateur de son Faust à Paris Bastille, se réjouissait de voir la belle cavalcade filmée dans les rues de Paris. Son Rheingold, inaugurant le nouveau Ring à Munich, conduisait également dans les rues de la capitale bavaroise.
Et pour cette Walkyrie, le clou du spectacle, va être cette chevauchée organisée dans les allées des parcs et les places les plus célèbres de Munich. Les walkyries traversent des lieux facilement identifiables de Munich dont le jardin anglais où elles ramassent quelques guerriers morts, le tout sous les yeux ébahis des promeneurs d'aujourd'hui, avant de terminer leur course dans l'opéra lui-même, dans la Königssaal (Salle du Roi) où se déroulera le dernier acte. C'est tellement époustouflant que les spectateurs applaudissent quand l'écran se relève malgré la sacro-sainte règle du silence qu'imposait Wagner en son temps et qui est généralement respectée au cours du même acte. Il faut dire que le moment est intense avec cette vraie « chevauchée » projetée sur grand écran au début de l’acte 3, et ce clin d’œil au film de Coppola, Apocalypse now, qui la rendit célèbre, quand Brünhilde dirige ses sœurs depuis un hélicoptère.
La vidéo signée Manuel Braun, Jonas Dahl et Janic Bebi, est époustouflante de virtuosité cinématographique. L’ensemble de l’acte 3 se déroule dans un décor reproduisant finalement cette grande salle du théâtre où de nombreux spectateurs se désaltéraient durant l’entracte. Miroir étrange et très évocateur.
Mais si c’est la plus spectaculaire, ce n’est pas la seule originalité réussie de la mise en scène de Kratzer (et de ses complices, Rainer Sellmaier pour les superbes décors et costumes, Michael Bauer pour les éclairages).
Les actes 1 et 2 se situent dans la forêt profonde parfaitement en phase avec les intentions de Wagner et disons-le on est presque surpris de voir ce que raconte Wagner tout simplement quand le rideau se lève sur cette hutte en rondins, ces arbres serrés, ce ciel de nuit étoilé, et ce Siegmund qui fuit ses ennemis du clan des Neidingen.
L’acte 3 nous ramène là où nous sommes, à l’opéra d’état de Munich, revenant en quelque sorte de cette aventure qui a fini si tragiquement alors qu’elle aurait pu représenter le bonheur absolu des retrouvailles de deux jumeaux amoureux l’un de l’autre dès l’enfance.
Entre le réel et le fantastique
Dès que le rideau se lève durant l’ouverture, l’on plonge dans une forêt sombre et profonde, des arbres en rangs serrés encadrant une charmante maisonnette de rondins, sous un ciel noir et étoilé. Apparait bientôt un fuyard, capuche sur la tête, qui se dissimule dans l’ombre de la maison, près d’un banc où il va par la suite s’allonger pour se reposer. Ses poursuivants semblent tout droit sortis d’une Fantasy avec leurs costumes moyenâgeux de guerriers du temps des Chevaliers (de la table ronde).
Et l’on apprécie immédiatement cette atmosphère romantique recréée où la nature qui entoure les retrouvailles des jumeaux est respectée plongeant aussitôt le spectateur dans l’ambiance.
Il révèle en images (noir et blanc) les réalités des récits de Siegmund et de Sieglinde concernant leur passé, en les montrant enfants, réunis dans une sorte de petite cabane idyllique au fin fond de la forêt, chassant le loup avec papa et préparant les lits avec maman ou écoutant des histoires le soir, allongés sur des peaux de loup, au coin du feu. C'est l'incendie volontaire de la cabane en coûtant la vie à la mère et séparant les deux enfants, est à l'origine de tout ce qui va se passer dans Die Walküre.
Choix judicieux donc avec une révélation en fin de parcours, cohérente avec l'histoire, et qui alourdit le cas Fricka...à l'origine de la destruction méthodique des Walsung, qui vivaient pourtant une gentille petite vie terrestre tout à fait romantique...ces véritables flash-backs apparaissent sur un écran situé au-dessus de la scène, dans l'ordre du récit de l'un puis de l'autre jumeau et donc pas forcément dans l'ordre chronologique strict, permettent de suivre ce qu'ils font et disent en même temps que leurs souvenirs leur reviennent.
Ce procédé apporte fraicheur et émotion dans une histoire tragique et permet, sans trahir le livret, d’imaginer des scènes tendres parfaitement crédibles. Ainsi dorment-ils dans des lits superposés et leurs mains se touchent avec affection, geste tendre reproduit simultanément par les deux adultes qui se reconnaissent, lui allongé sur le sol et elle sur la table. Ils trouvent l’épée cachée dans un coffre dans une remise de leur petite cabane et papa Wotan leur explique le secret, adultes c’est dans une annexe de la hutte de Hunding que Siegmund va pouvoir s’emparer de Notung.
Siegmund et Sieglinde s'enfuient dans la forêt avec le SUV de Hunding et échouent près des ruines de leur cabane calcinée où reste la carcasse de leurs lits superposés. C'est là que Siegmund sera mis à mort...évocation d'une force inouïe !
On reconnait également l'art de Kratzer capable de multiplier les clins d'œil particulièrement lisibles et plaisants ou émouvants qui parlent à notre imaginaire le plus agréable, tels ces clins d’œil à différents films iconiques et en rapport comme Apocalypse now (l’hélicoptère pendant la chevauchée) ou Star Wars (Siegmund sort d’abord un sabre laser du coffre où est caché son épée).
Mais il multiplie aussi comme des buttes témoins de son Rheingold, les indices de sa conception du Ring : la religion était omniprésente, le principal décor une cathédrale en réfection, le final voyait les dieux réunis dans un retable gothique géant. Dans la Walküre tout se qui se rapporte au caractère religieux de dieux, semble soudain miniaturisé : le retable est posé sur la table dans la hutte de Hunding, une toute petite chapelle se cache dans la forêt quand Wotan apparait, et bien sûr les costumes des dieux sont identiques. Le message est clair : les dieux sont en train de perdre leur pouvoir qui s’amenuise peu à peu et la première journée du Ring est celle des humains, de leurs sentiments, de leurs faiblesses mais aussi de la force de l’amour et de l’empathie dont la guerre à mort pour l’anneau de Rheingold était totalement dépourvue.
Et comme à son habitude également, Tobias Kratzer mélange les époques en créant une juxtaposition fusionnelle entre le réel et le fantastique : les dieux portent leurs costumes de guerriers celtiques moyenâgeux (même si Wotan et Brünnhilde, ce soir, avaient tombé la veste pour le dernier acte), mais Hunding a un SUV immatriculé WRW1870 (pour Walküre, Richard Wagner, année 1870), clin d'œil là aussi au fait que l'œuvre a été créée à Munich il y a 150 ans.
Et il ne choisit pas entre mythe et réalité revendiquant le mélange des genres qui est à la base de la féérie wagnérienne.
Une véritable étude de caractères
Mais l’art suprême de Tobias Kratzer, outre sa parfaite connaissance détaillée des œuvres qu’il illustre sur scène, c’est cette faculté de donner vie à tous ses personnages avec une évidente empathie comme celle du peintre avec ses modèles.
Les jumeaux ne sont pas seulement les jouets d’un destin tragique, ils sont les héros d’une aventure qui commence avec les amours terrestres de leur dieu de père qui révèle une face cachée, loin des grands défis de sa fonction. Leur attirance réciproque est ancienne et l’élan qui les porte l’un vers l’autre jusqu’à concevoir en une nuit le fameux Siegfried, trouve ses racines dans le passé. Ce qui nous les rend très attachants.
L’on sait que Hunding est un chasseur, sa hutte de rondin en montre les attributs, et l’on sait aussi qu’il voue un culte à Fricka. Dès son arrivée, grand bonhomme un peu rustre, taillé à la serpe, au volant d’un véhicule impressionnant, il charge la dépouille d’un bélier sur son dos pour la déposer au pied du portrait de la déesse, affiché à l’entrée de son jardinet. Et c’est vers elle qu’il se tournera pour obtenir sa reconnaissance après avoir mis à mort le fruit des infidélités de son mari Wotan.
Fricka, elle-même, se voit attribuer bien davantage que le rôle classique de la femme déesse jalouse des amour terrestres de Wotan. La déesse acquiert une dimension inédite. Elle n’est pas que la virago en colère qui reproche à Wotan ses infidélités et lui demande de solder définitivement son honteux passé terrestre en éliminant ce qu’il reste des Wälsung. Elle a scellé leur destin bien en amont et quand on la voit apparaitre satisfaite au moment précis où fou de rage de la mort de Siegmund Wotan tue d’un coup de lance Hunding, on se doute qu’elle est le deus ex machina de la perte des jumeaux. Le final qui voit réapparaitre Pakkinar, l’excellent Loge de L’Or du Rhin, donne la clé au travers d’un flash-back où elle donne l’ordre à Loge de mettre le feu à la cabane au fond des bois… c’était donc elle…
Brünnhilde est tout à la fois une courageuse et téméraire, Walkyrie qui remplit les exigences de sa fonction en toutes circonstances et s’occupe inlassablement et jusqu’à la dernière scène, de déshabiller, laver puis vêtir les guerriers morts qu’elle a ramassés et qui formeront l’armée de zombies de Wotan. Elle est aussi évidemment la "fille chérie" de Wotan voire sa fifille avec qui elle joue volontiers à se battre (comme Siegmund enfant le faisait). Personnage qui ne connaitra qu’une révolte qui lui sera fatale, elle est soumise à l’ordre existant et sa résignation produit chez Wotan un véritable accès de désespoir.
Car Wotan est un personnage fantastique, bourré de contradictions, terriblement colérique, impuissant face au pouvoir des règles du Walhalla et incapable de se sortir de l’inextricable situation qui l’oblige à tuer son propre fils (on se rappelle avec émotion les relations tendres qu’il avait avec ce dernier enfant). Quand il endort sa fille pour la punir, il tombe dans un accès de désespoir, tente de se couper les veines, mais c’est un dieu, il est immortel, la mort est l’affaire des créatures terrestres.
De tels portraits ne laissent pas indifférents et l’exaltation du public à l’issue de chacun des actes, traduit mieux qu’un long discours, à quel point cette véritable peinture de l’œuvre de Wagner, fonctionne à merveille.
Jurowski parfois excessif mais toujours impressionnant
Évidemment tout cela aurait une portée plus limitée sans les exploits des chanteurs et de l’orchestre.
Vladimir Jurowski, qui dirigeait la veille un « Of one blood » très enlevé, se déchainait à nouveau au pupitre de la Walkyrie. Son parti est assez radicalement différent de celui de son prédécesseur, Kiril Petrenko dont nous avions vu le Ring complet en 2018.
Là où Petrenko est presque chambriste, soulignant les coins et les recoins de ce maelström d’instruments, de voix et de leitmotivs, Jurowski donne au contraire du (beau) son avec force de décibels parfois à la limite de l’assourdissement mais l’acoustique de l’opéra est telle que la saturation n’arrive jamais. C’est du Wagner à la manière de Strauss ou de certains ouvrages de Mahler. C’est une option qui se défend et qui impressionne il faut bien le dire, un choix qu’il faut tenir jusqu’au bout mais de ce côté-là Jurowski ne connait pas la crise et disposer d’un plateau capable de relever le défi, ce qui est le cas.
Car Munich ne se contente pas de nous offrir le meilleur metteur en scène actuel. La distribution vocale rajeunie, renouvelée, arrive en force pour nous présenter scéniquement comme vocalement, une succession d’exploits admirables.
Le Wotan de Nicholas Brownlee est impressionnant, la voix est souveraine et ne se laisse jamais couvrir, il a l'aisance sonore d'un Schager mais en baryton-basse (ses graves sont profonds), sa diction est parfaite, il sait admirablement colorer, nuancer, faire passer des milliers d'émotions, bref c'est un Wotan exceptionnel, qui avait déjà convaincu et au-delà, dans Rheingold (où certains Parisiens avaient eu la chance de le voir lors de deux remplacements du titulaire défaillant).
Nous l’avions quant à nous découvert en Sachs à Francfort alors qu’il n’avait que 30 ans et se révélait déjà un interprète d’exception, que nous avons souvent et volontairement revu dans son port d’attache qu’est l’opéra de Francfort.
Formé à l’origine dans l’ensemble de Karlsruhe, autre maison de référence, il a ensuite migré vers Francfort qui lui a offert en tant que soliste de sa troupe, de nombreux rôles où il a été systématiquement remarqué.
On peut dire sans conteste possible, qu’avec ce Ring, il franchit une étape décisive dans sa carrière alors qu’il a été distingué l’an dernier, du titre du meilleur chanteur de l’année.
On se déplace pour Kratzer mais, en ce qui me concerne, je me suis aussi souvent déplacée pour Nicholas Brownlee !
Les jumeaux sont l'agréable surprise de la soirée. Je ne connaissais pas le ténor suédois, Joachim Bäckström qui campe un très beau Siegmund, puissant et sensible tout à la fois, émouvant le plus souvent. La voix est puissante là aussi et dotée d’un très beau timbre plutôt sombre ce qui sied au ténébreux fils de Wotan. La prestation globale est réussie, des Wälse qui ne sont les plus longs entendus sur cette scène mais qui sont remarquablement stables, au très beau et lyrique « Winterstürme wichen dem Wonnemond » jusqu’au « Notung » héroïque malgré les difficultés créées par les montées impétueuses de l'orchestre.
La Sieglinde d'Irène Roberts est l’une des interprétations dont on se souvient longtemps même si nous avons entendu des Sieglinde très brillantes depuis une quinzaine d’années. Nous l’avons découverte en Vénus à Bayreuth (dans la mise en scène de Kratzer) et retrouvée avec plaisir en Eboli dans un Don Carlo récent à Berlin en appréciant à chaque fois cette faculté d’incarner théâtralement un personnage à merveille tout en livrant une performance vocale puissante. Grande voix, timbre magnifique, technique impressionnante, Irène Roberts a reçu un accueil triomphal tout à fait mérité pour cette composition.
La Brünnhilde de Miina-Liisa Värelä, que nous avons vu récemment en Isolde à Francfort, est un peu en retrait vocalement au début mais se chauffe peu à peu, prenant son essor à l’occasion des fameux Hojotoho de la chevauchée et livrant un dernier acte d’une grande intensité dramatique.
Ekaterina Gubanova est une habituée du rôle de Fricka qu’elle a chanté très souvent avec son talent de wagnérienne accomplie et elle ne déçoit pas dans ce rôle rendu plus complexe par la mise en scène, ce qu’elle a l’air de beaucoup apprécier et nous aussi !
Et c’est un peu la même chose pour le Hunding de Ain Anger, bien chanté, bien joué, où l’artiste peut donner de la chair à son personnage et ne s’en prive pas !
Les Walkyries sont également rendues à leurs vraies fonctions, arrivent pour de vrai à cheval (au cinéma) et s’occupent avec beaucoup d’abnégation et de soin maniaque, de leurs morts. Au niveau chant c’est parfait, on citera leurs nom pour les complimenter et n’en oublier aucune : Dorothea Herbert, Julie Adams, Elene Gvritishvili, Claudia Mahnke (que nous connaissons bien depuis Francfort), Niina Keitel, Christina Bock, Natalie Lewis et Noa Beinart.
Crédit photo : ©Monika Rittershaus
La retransmission audio en direct de la Première du 25 juin, sur BR Klassik est toujours disponible.
Die Walküre fera l’objet de la soirée « Oper für alle » du festival de Munich le 4 juillet, ce qui sera l’occasion d’une retransmission en plein air sur la place et d’un streaming sur le site du BSO. Puis deux représentations seront à nouveau données fin juillet pour clôturer le festival.
L’an prochain, en 2026-27, le Ring complet fera l’objet de deux cycles d’une semaine en juillet, Siegfried ayant été créé en novembre.
Attention ! Les places partent très vite !
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